Parution le 03 juin 2010

En rentrant d’une soirée à l’opéra où ils ont assisté à un mauvais Cosi Fan Tutte, les Ransome trouvent leur appartement entièrement dévalisé. Tout leur a été volé, de l’argenterie au papier hygiénique, jusqu’à la marmite qui se trouvait dans le four, emporté également. Mrs Ransome s’effondre en larmes. Mr Ransome ne pense qu’au remboursement de son précieux équipement hi-fi. Libérée de la routine, Rosemary découvre le monde. Maurice, quant à lui, s’engouffre dans le ressentiment. Drôle, acide, mais un peu léger.

Petit couple de bourgeois engoncés dans la vacuité de leur quotidien, les Ransome sont l’archétype du conservatisme anglais, une certaine idée du snobisme poussiéreux. Lui, mesquin petit tyran domestique, qui reprend sa femme sur chaque phrase et ne jure que par Mozart ; elle, gentille nunuche effacée, vissée à son foyer « comme une potiche au milieu de ses meubles ». Les Ransome n’ont rien de bien folichon. Mais, malgré eux, ils font rire. Car le ton décalé, parfois absurde, choisi par Alan Bennett, se marie parfaitement à ces personnages obnubilés par les choses secondaires, et non sur l’essentiel, ne serait-ce que d’un point de vue logique.

La perte de leurs repères spatiaux après le vol apparaît comme un salvateur coup de pied, un inattendu moyen de s’extirper de la sclérosante banalité. Encore faut-il saisir cette opportunité. Mr Ransome restera le même : coincé, désagréable, toujours obsédé par son équipement stéréo lui permettant d’écouter Mozart paisiblement. Mais Mrs Ransome, elle, s’ouvrira au monde, au mobilier cheap, au curry d’agneau à l’abricot, aux fauteuils en rotin, s’aventurera chez un épicier pakistanais dont elle appréciera les fruits, se fera surprendre par la vie des boutiques du quartier et les objets promettant une vie « moins douillette », mais peut-être plus passionnante. De fait, le récit fera passer Mr Ransome au second plan, préférant se pencher sur l’évolution de son épouse devenue curieuse.

Rire contre l’ennui. Oui mais.

En reconstituant l’espace, en le remplissant à nouveau, les occupations de Mrs Ransome changent en fonction des objets acquis. L’achat d’un modeste coussin et d’une table de camping lui fait positivement réévaluer un confort plus sommaire, tandis que la découverte de la télévision et des talk shows, dont Mrs Ransome deviendra accro, s’apparente à ses yeux émerveillés à de l’anthropologie. Au-delà de l’interrogation sur notre rapport aux objets, cette découverte permet à Alan Bennett une critique, certes un peu usée, des émissions de télévision. Dans La Mise à nu des époux Ransome, comme bien souvent, le comique autorise plus facilement la satire, même en passant.

La mise à nu en question est celle des non-dits – comme les secrets capillaires de Maurice enfin révélés – ou des frustrations sexuelles inévitablement exacerbées par l’apparition d’un beau et jeune gardien de hangar faisant sur le couple le même effet que celui créé par le personnage du Théorème de Pasolini. De façon plus littérale, la mise à nu s’opère aussi au niveau du bas-ventre : dépouillé de papier toilette, Mr Ransome n’a d’autre solution que de « s’essuyer le derrière avec un portrait de Mozart », alors que le compositeur est sa seule source de joie et le point d’ancrage du couple… Ce genre de petites scènes réussit à faire rire sans jamais tomber dans le scabreux. Et c’est dans ce registre – celui de la comédie – que le texte se montre le plus efficace.

Car dès que l’intrigue – la recherche du mobilier perdu – prend le pas sur le récit de la déconvenue du couple, La Mise à nu des époux Ransome est moins drôle, moins intéressant, un peu facile. Le propos, qui apparaissait déjà clairement, semble dès lors très léger, plutôt gentil, et le phénomène atteint son apogée avec la morale, trop explicite, qui clôt le roman. Il y est question d’une punition « pour n’avoir pas voulu sortir de sa coquille », le texte tombant ainsi dans la bien-pensance. Et la toute fin, que nous ne révélerons pas, malgré son aspect téléphoné, n’arrange rien à cette petite déliquescence de la qualité du livre.

La Mise à nu des époux Ransome d’Alan Bennett
Traduit de l’anglais par Pierre Ménard
Éditions Denoël
158 pages
Crédit photographique : éditions Denoël

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