C’est l’été. Il fait très chaud. À la télé, comme d’habitude, il n’y a rien de bien. Au ciné, ce n’est pas mieux : on y passe ce que personne ne veut voir dans l’année. En même temps, ce n’est pas grave car on préfère lire. Et puis, sur la plage ou à l’ombre d’un palmier (ou d’un platane), il n’y a rien de mieux qu’un livre pour faire patienter jusqu’à l’apéro. Mais voilà, avant les premiers missiles de la rentrée littéraire, les éditeurs, comme la télé ou le cinéma, proposent des romans… d’été. Un peu comme nos vieux cahiers de vacances, mais en moins instructifs : Marc Lévy, Valentin Musso (le frère de Guillaume, si, si) ou Stephenie Meyer. Ça ne donne pas trop envie. Il y a toujours les magazines, mais là, ce n’est pas pareil, on y retrouve chaque année les mêmes choses. Alors bon, Marc Lévy, Valentin Musso… Et si on en profitait pour (re)lire des classiques ?
À ce moment de l’article, c’est-à-dire au tout début, on pourrait rétorquer que les romans de gare (d’été) sont faciles à lire, parfaits pour les vacances (ils absorbent idéalement le sable et la crème solaire…), pas du tout prise de tête (assertion systématiquement servie face aux livres comportant plus de deux adverbes et un subjonctif). Il s’agit de livres qui permettent de « s’évader ». Alors oui, c’est un point de vue. Mais s’évader où ? On est déjà en vacances (ne serait-ce que quelques jours) ! Non, il n’y a, nous venons d’en faire la preuve1, aucune raison de lire ce genre de livre en été (pas plus que durant le reste de l’année d’ailleurs). Alors, puisque la situation est telle, nous vous invitons à lire ce que l’on appelle des classiques2. Mieux, à lire des classiques susceptibles de répondre point par point aux habituelles attentes exprimées devant les romans de gare. Mais avec des qualités et des avantages en plus.
Belle du Seigneur : tout Marc Lévy, la littérature en plus
En juin sortait Le Voleur d’ombres de Marc Lévy (Robert Laffont), roman tiré à plus de quatre cent cinquante mille exemplaires avant d’être réédité pour combler les ventes :
« - Maintenant, assieds-toi, il faut que l’on parle, a dit l’ombre.
Je me suis assis en tailleur sur le sol.
- Tu as un pouvoir très rare, il faut que tu acceptes de t’en servir, même s’il te fait peur.
- Pour quoi faire ?
- Trouve pour ceux dont tu dérobes l’ombre cette petite lumière qui éclairera leur vie, un morceau de leur mémoire cachée, c’est tout ce que nous te demandons.
- Nous ?
- Nous, les ombres, souffla celle à qui je m’adressais.
J’ai souri, je comprenais très bien de quoi elle parlait. »
Tout Lévy est là. On imagine un affriolant petit roman faisant la part belle aux grands sentiments épiques, un gentil récit teinté d’un peu de fantastique, d’un humour que ne bouderaient pas Chevalier et Laspalès et surtout, surtout, de beaucoup d’amour. C’était aussi le cas – comme à chaque fois en fait – avec Et si c’était vrai… où il était question d’un jeune homme qui découvre dans le placard de sa chambre une jeune femme qu’il est le seul à entendre et à voir. Là aussi, on trouve énormément d’amour, un peu de générosité, un fantastique iconoclastique et un humour décapant. Alors, plutôt que de vous plonger dans le dernier ou n’importe quel Marc Lévy, Rhinocéros vous invite plutôt à lire (ou relire) Belle du Seigneur d’Albert Cohen.
Pourquoi ? Eh bien tout d’abord parce qu’avec ce seul livre, vous obtenez presque autant de pages que l’intégral de Mac Lévy. Ensuite, parce qu’on y retrouve tout ce qui fait le charme révolutionnaire des romans de Lévy, en mieux3. Belle du Seigneur est certainement le roman qui contient les plus belles lignes écrites sur l’amour et la passion, sur le désir de vivre, l’exaltation du cœur, et ce, dans un style puissant, flamboyant, coloré, toujours surprenant. L’histoire d’Ariane et de Solal – sublime héros de la littérature – est entrecoupée d’hilarants passages absurdes, quasi fantastiques, mettant en scène les oncles de Solal, les biens nommés Valeureux. Parmi eux, l’irrésistible et grotesque Mangeclous renvoie au meilleur de Rabelais, soleil et huile d’olive en plus. Il suffit de lire les premières pages du livre, celle où Solal, grimé en vieux clochard monté sur son cheval, tente de séduire une Ariane circonspecte (testant ainsi la puissance du verbe amoureux débarrassé de la beauté physique), pour être pris par cet immense et magnifique roman.
Simenon plutôt que Valentin Musso
Après, c’est vrai, rendons-lui justice, Marc Lévy n’est pas le seul pourfendeur du roman sentimental. La concurrence de Guillaume Musso, avec qui il partage un style yaourt 100 % matière grasse, est rude, insistante. Parler de Guillaume Musso nous permet, par le truchement d’une habile transition, d’évoquer un des événements de l’été, la sortie de La Ronde des innocents de Valentin Musso, frère de (éditions des Nouveaux Auteurs). « Dans une station des Hautes-Pyrénées, le cadavre d’un guide de montagne est retrouvé atrocement mutilé. À mille kilomètres de là, un adolescent meurt poignardé dans un internat. Entre les deux meurtres, aucun lien apparent. Mais les deux enquêtes vont rapidement se rejoindre et révéler l’existence d’un enfant aux dons extraordinaires et mettre au jour une organisation qui aurait dû rester secrète. » Bon, depuis l’inepte Da Vinci Code, il y a toujours plus ou moins une société secrète dans chaque thriller. Templiers, satanistes, adorateurs de légumes verts, ça ne s’arrête pas. Si nous ne pouvons pas avoir de préjugés sur l’évidente qualité de ce premier roman de Valentin Musso (sera-t-il sur la liste du Goncourt ?), on se dit quand même qu’il n’y a aucun intérêt à lire un roman qui, à part peut-être deux ou trois prénoms et une poignée de noms de villes et villages, est un calque parfait de ce qui se fait déjà en énorme quantité par bien trop d’écrivains chercheurs de mystères clérico-sanguinolants.
Ainsi, Rhinocéros préconise plutôt de retourner, ne serait-ce que le temps des vacances, du côté de chez Simenon fricoter un brin avec le commissaire Maigret. Parce qu’avec lui, pas de Templiers ni de Francs-Maçons, mais plutôt des petits meurtres à l’ancienne et des enquêtes menées paisiblement, avec de fidèles lieutenants. Maigret, c’est l’idée même de la force tranquille, le type fin et intelligent qui arrive à doubler tout le monde malgré son air de ne pas y toucher. Un petit verre de calva, deux doigts d’armagnac (parce que oui, chez Simenon, ça picole dur) afin de digérer quelques bons plats du terroir (parce que oui, la nourriture c’est important chez Simenon). Puis il y fait rarement chaud. On pourrait presque dire que la lecture de Maigret, en cette époque caniculaire, ça rafraîchit. De plus, la lecture de Maigret fait également voyager : Finlande, Côte d’Azur, New York, Bretagne, mais aussi quelques lieux insolites de Paris comme Les Caves du Majestic. Enfin, qualité ultime – à vrai dire celle qu’il faudrait retenir –, Simenon écrit dans une langue riche, sans clichés, sans phrases toutes faites. Avec du style.
Lovecraft contre le reste du monde (fantastico-fantaisiste)
Les vampires, c’est sympa, on est d’accord. De grands textes de la littérature leur ont été consacrés. Lire des romans avec des vampires dedans a plusieurs avantages en été. Tout d’abord, un peu comme avec Maigret, mais différemment, le vampire n’aime pas trop la chaleur, et ça soulage le lecteur avide de températures supportables. Ensuite, le jeu des métaphores sexuelles contenues dans le mythe du vampire aiguise les pulsions et favorise les plans dragues qui sont un des buts de toutes vacances estivales dignes de ce nom. De fait, la sortie de L’Appel du sang : la seconde vie de Bree Tanner de Stephenie Meyer (Hachette) pourrait répondre positivement à ces prérogatives : « Dans le but de combattre les Cullen, Victoria, leur ennemie de toujours, crée une armée de vampires adolescents. Parmi eux, Bree Tanner, une vampire de 15 ans. Le roman se concentre sur les trois mois qui se déroulent entre sa transformation et le combat final du roman Hésitation dans la série Twilight, au cours duquel elle est tuée par les Volturi. » Ah oui. En fait, à cause de Twilight, justement, on en a un peu marre des vampires4, il n’y a plus que ça qui sort. Ça suffit !
Alors quitte à choisir la veine horreur fantastique, il serait certainement plus intéressant de redécouvrir les écrits d’Howard Phillips Lovecraft. Parce que pour le coup, lui, il fait vraiment peur. Mais par contre, pas du tout en en faisant des tonnes, car chez Lovecraft, on ne « voit » jamais les monstres, jamais le Mal. Tout passe par le style, par une incroyable, bien que très classique, écriture choisissant l’implicite, l’ambiance, le ressenti, plutôt que les effets de manche. C’est bien simple, dans La Couleur tombée du ciel, l’un de ses meilleurs textes5, il arrive à nous pétrifier en racontant qu’une couleur difficilement identifiable, mais sans nul doute maligne, envahit la lande et sème la terreur dans les alentours. C’est fort, c’est beau, c’est flippant. Du grand art.
On aurait bien d’autres exemples à donner pour faire l’apologie des classiques face aux romans de gare. On pourrait même d’ailleurs choisir d’autres classiques, quels qu’ils soient, persuadé qu’ils seraient préférables à du Marc Lévy. Ce sera peut-être le cas l’été prochain. Mais en attendant, les (re)lectures d’Albert Cohen, de Simenon et de Lovecraft devraient réussir à couvrir les vacances. Et même après.
Belle du Seigneur d’Albert Cohen
Éditions Gallimard
1109 pages
Tout Simenon de Georges Simenon
Éditions Omnibus
27 tomes
La Couleur tombée du ciel de Howard Phillips Lovecraft
Traduit de l’américain par Jacques Papy et Simone Lamblin
Éditions Gallimard
336 pages
Crédits photographique : éditions Gallimard, éditions Omnibus
- Oui, parce que cet article est l’exemple même de la mauvaise foi, de la gentille méchanceté et de la subjectivité la plus assumée. [↩]
- Il s’agit généralement de livres écrits par des écrivains morts. [↩]
- Inutile, vous en conviendrez, de justifier pourquoi c’est mieux… [↩]
- C’est comme tout : après Tolkien, n’importe qui écrivait d’idiotes sagas avec des nains barbus, des princesses ennuyeuses et des lutins hard-rockers… [↩]
- À dire vrai, tout est parfait chez Lovecraft, de L’Affaire Charles Dexter Ward au Mythe de Cthulhu. [↩]
