Parution le 19 août 2010

« Cassetin n.m. : dans l’argot des typographes, ce mot désigne le bureau des correcteurs, et plus généralement un service de correction dans la presse ou l’édition. » Avec ce premier roman, Jean Bernard-Maugiron propose une plongée aigre-douce dans l’univers des correcteurs et des typographes (enfin des typographes devenus correcteurs). Au-delà des descriptions à la manière « ouvrier du temps jadis », le texte se laisse peu à peu imprégner par une inquiétante sensation de déliquescence. La mort de l’imprimerie ?

« Je travaille de nuit comme correcteur de presse dans un grand journal régional. » Alors qu’il a commencé à travailler à 18 ans, Victor R. en a aujourd’hui 54. Il est à un an de la préretraite. Non pas qu’il ait toutes ses annuités, non, mais l’intoxication au plomb est prise en compte par le gouvernement… Naïf, presque sourd, gentiment idiot, collectionnant les locomotives miniatures – sa seule véritable passion –, Victor vit seul avec sa vieille mère gâteuse et grabataire dont il s’occupe depuis l’accident de chasse de son père, tué d’une balle pour sangliers. Victor n’a pas une vie très passionnante. Mais il a son travail.

Victor doit rédiger un article sur son métier de correcteur anciennement typographe pour le journal du syndicat qui le publiera pour son départ à la retraite. C’est cet article devenu roman que le lecteur parcourt. D’abord, l’époque révolue du travail à l’ancienne exécuté par des ouvriers amoureux de leur machine, l’odeur du plomb fondu, le bruit des appareils, la camaraderie. Puis l’évolution du métier, le passage du plomb au clavier, avec les soucis rencontrés à cette occasion, l’adaptation nécessaire (et encore, Victor s’en ira à la retraite juste avant le passage de la photocomposition à l’informatique en réseau). Avec la technologie, la technicité de l’ouvrier baisse, de fait, et son rôle paraît moins primordial. Victor est triste d’avoir connu la fin de la typographie comme un art : la réelle construction des mots, le placement matériel des lettres, l’intervention plastique de l’ouvrier. La mort de l’imprimerie traditionnelle.

J’ai (très) mal au travail

Le ton de Du plomb dans le cassetin est pourtant dans un premier temps léger, plutôt drôle, dans un style volontairement hésitant et naïf, à la syntaxe aléatoire. Mais peu à peu, le rire laisse place à la gêne. « Je travaille de nuit comme correcteur de presse dans un grand journal régional. » Cette phrase, inlassablement répétée en début de chaque chapitre (la plupart des informations sont d’ailleurs maintes fois répétées dans le roman), crée l’inquiétude sous de faux airs de légèreté : elle est le signe – l’apparition concrète – d’une mécanique enrayée, d’un système défectueux. Dès lors, les aspects obsessionnels et compulsifs de Victor sont lisibles comme les symptômes du saturnisme, ce qu’une ultime visite médicale révélera : Victor est infesté par le plomb, littéralement (la maladie) et synecdotiquement, pour ainsi dire (son travail le tue à petit feu). Et le texte, comme son narrateur, abandonne toute légèreté pour sombrer dans la folie.

Certes, aux yeux du lecteur, le basculement du héros dans la démence peut paraître un peu abrupt, trop soudain. Mais c’est que, comme les collègues de Victor, le lecteur n’a rien vu venir, ou peut-être, toujours comme ces mêmes collègues, n’a-t-il pas voulu ? Pourtant, déjà, lorsqu’on fit à Victor la blague de lui envoyer son propre avis d’obsèques à corriger, il aurait été facile de l’interpréter comme l’annonce de la proche déchéance du héros. Cet aveuglement, dans et hors le texte, et le drame qui achève le roman, ne sont pas sans rappeler ce qui se passe en ce moment dans le monde de l’entreprise. Et comme avec Le Bureau vide, Buchet-Chastel propose intelligemment de nous interroger sur une façon de travailler qui pousse certains à la folie, d’autres à l’aveuglement.  Du plomb dans le cassetin n’est peut-être pas un grand livre, mais il s’agit certainement d’un livre dont nous avons besoin.

Du plomb dans le cassetin de Jean Bernard-Maugiron
Éditions Buchet-Chastel
106 pages
Crédit photographique : éditions Buchet-Chastel

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