Parution le 26 août 2010

Le héros d’Histoire des cheveux est obsédé par les cheveux, leur entretien, leur coupe, leur répercussion sociétale. Nous, non. Mais après tout, si un bon sujet ne fait pas forcément un bon livre, l’inverse est également vrai. Et puis qu’est-ce qu’un bon sujet, hein ? Pourquoi l’obsession capillaire du personnage n’aboutirait-elle pas à un excellent texte, peut-être la surprise de cette rentrée littéraire ? Bref, il faut lire pour savoir. Et très vite se rendre compte que le roman d’Alan Pauls tient plus de la moumoute que du carré dégradé.

Donc, le héros monomaniaque d’Histoire des cheveux est obnubilé par ses cheveux, mais il n’a pas de salon de coiffure attitré. C’est à chaque fois avec la peur au ventre – peur d’être défiguré – qu’il entre dans un salon. Mais aussi avec l’espoir de tomber sur un génie des ciseaux qui bouleversera sa vie grâce à la coupe parfaite. Et voilà qu’il tombe sur Celso, un coiffeur paraguayen pourvu d’« une de ces tignasses longues et clairsemées, filasses et amaigries par la malnutrition ». Un coiffeur à qui on ne ferait pas trop confiance,  nous, mais qui réussit l’impossible en réalisant la tant espérée coupe parfaite sur le héros. Cette coupe de cheveux miraculeuse entraînera une réaction en chaîne dans la vie du personnage, une forme de déliquescence.

Dans une première partie, c’est-à-dire avant l’apparition du surdoué Celso, la vision de la fille exécutant un shampoing au-dessus du crâne du héros est l’élément déclencheur d’une immersion dans l’enfance et l’adolescence du protagoniste principal1. Ainsi le lecteur découvre que la « coiffurophilie » du héros apparut très tôt, dès qu’il abandonna les cheveux raides pour une coiffure afro blonde en signe de ralliement absurde aux Blacks Panthers, car l’afro est « le signe souverain (…) étant donné qu’il ignore les genres et uniformise les hommes et les femmes », « une déclaration d’autodétermination politique ni plus ni moins sérieuse que le serait un manifeste. » Seulement, sur lui, c’était plutôt raté, en tout cas déstabilisant pour les membres de sa famille. Pire, il se fit doubler à ce niveau-là par les suiveurs, et notamment son meilleur ami, Monti, qui sortit avec « la fille aux mocassins rouges », l’amour de jeunesse du héros. Il vécut alors la chose comme un traumatisme puisant son origine dans ses soucis capillaires.

Perruque et mal de tête

Ainsi de suite jusqu’à ce jour précis où, après le fameux shampoing mémoriel, Celso fait son entrée dans sa vie pour réaliser la coupe idéale, une coupe qui, au fil des jours, se bonifie : « elle se pose et fleurit à la fois, elle trouve le point qui lui convient et conserve ses promesses, elle s’intègre à lui, à son visage. » Bref, « elle lui donne espoir. » Il en oublie qu’il a des cheveux, il ne souffre plus de leur entretien, le problème semble s’être envolé… Jusqu’à ce que Celso disparaisse, que Monti réapparaisse2, que sa femme le quitte et qu’il rencontre le compagnon de Celso, un ancien combattant mêlé à un trafic de perruques et de drogue…

Histoire des cheveux n’a ni queue ni tête, à moins que ce ne soit l’ennui qui empêche de suivre correctement, avec plaisir, les aventures échevelées du personnage. Certainement qu’il y a de la métaphore là-dessous, de la critique imagée, et qu’il faudrait bien connaître l’Histoire politique de l’Argentine pour mieux goûter au texte. Peut-être, oui. Il n’en demeure pas moins que le roman est, ne serait-ce que d’un point de vue stylistique, difficile à apprécier. Il y a dans Histoire des cheveux un tel souci de faire littéraire, sous couvert d’un décalage loufoque, que l’ensemble devient parfois insupportable : les phrases sont longues, fragmentées, compartimentées, inutilement gigognes3. On est dépassé par les atermoiements  narratifs du texte et, plus d’une fois, l’envie de demander au narrateur d’aller au fait surgit. De ce côté, Histoire des cheveux fait un peu penser à ces coupes extrêmement travaillées, très techniques, rutilantes, mais que personne ne peut porter dans la vie.

Histoire des cheveux d’Alan Pauls
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Serge Mestre
Éditions Christian Bourgois
219 pages
Crédit photographique : éditions Christian Bourgois

  1. Chaque moment chez le coiffeur, chaque étape de la coupe, est d’ailleurs un sésame ouvrant systématiquement les portes de la mémoire. []
  2. Depuis leur enfance, Monti apparaît puis disparaît, un peu à l’instar de Robinson avec Bardamu dans Voyage au bout de la nuit. De fait, Monti serait-il le double négatif – le double sacrifié – du héros d’Histoire des cheveux ? Peu importe. []
  3. On dirait presque proustiennes, si ça ne faisait pas insulte à Proust. []

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