Parution le 18 août 2010

Attendu après l’impressionnant Zone, Mathias Enard change de cap et nous surprend avec Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, très beau texte orientaliste où, en mêlant l’Histoire – celle de Michel-Ange – à la fiction, en introduisant l’éventualité d’un amour exotique dans la vie du sculpteur florentin, l’auteur offre un roman au style élégant, fin et sensible, pourvu d’une narration exécutée par touches délicates. Parfait pour achever l’été et lancer cette rentrée littéraire 2010.

13 mai 1506. Laissant derrière lui Jules II, pape guerrier, orgueilleux et mauvais payeur, ainsi que l’œuvre qu’il a entamé pour ce dernier à Rome, Michelangelo Buonarroti débarque à Constantinople invité par Bayezid le Juste1. Le sultan propose au sculpteur de génie une somme faramineuse pour qu’il lui dessine un pont reliant les deux rives du Bosphore. Monumental et enrichissant projet que Michel-Ange accepte afin de fuir l’Italie et ses tracas, mais aussi par défit : avant lui, le dessin de Léonard De Vinci a été refusé par le sultan…

Au-delà du plaisir que le lecteur, amateur d’art ou non, peut ressentir à la découverte des aventures stambouliotes de Michel-Ange, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants interpelle le mythe, l’imaginaire et le fantasme orientaliste à la manière du Salammbô de Flaubert. Le voyage, les riches et équilibrées descriptions, le caravansérail, les danses androgynes, tout concourt au ravissement des sens. Et le trouble que ressent Michel-Ange face à ces beautés, proche, par procuration, de celui qui gagne le lecteur, semble être le miroir du plaisir que fut l’écriture de ce texte par son auteur. En cela, le roman de Mathias Enard est déjà une réussite.

Mais, outre les indications apportées, ou en tout cas suggérées, en matière d’Histoire de l’art (telle exécution qui influença Michel-Ange pour sa scène de David et Goliath ; telle ornementation que l’on retrouvera « dans un recoin de la chapelle Sixtine quelques années plus tard »), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants est un livre aux multiples lectures, un roman à plusieurs visages. Le lecteur est dans un premier tant frappé par le jeu des oppositions qui s’y développe. Des oppositions qui tiraillent le personnage de Michel-Ange dans ses choix : pape/sultan ; chrétien/musulman ; guerre/poésie ; orient/occident ; homosexualité/hétérosexualité… De fait, l’édification de ce pont apparaît dans le récit comme la métaphorique solution pouvant atténuer les frictions qui hantent le sculpteur, tandis qu’elle semble être chez l’auteur un utopique désir de lier deux mondes antinomiques.

« Un amour que Michel-Ange n’a pas su donner avant qu’il ne soit trop tard »

Parmi ce que nous appelons, faute de mieux, ces oppositions, l’une d’entre elles va prendre le dessus dans le roman, non pas en terme de complexité, mais parce qu’elle offre les plus belles pages du livre, le cœur même du récit. Il s’agit de l’amitié aux résonances homosexuelles entre Michel-Ange et le poète de la cour, Mesihi, qui lui tient compagnie et lui sert de guide. La beauté des liens qui vont se tisser entre les deux hommes est abordée par Enard de façon magistrale, esquissant des possibilités, évoquant la naissance du désir sans charger le texte. L’auteur brouille d’ailleurs les pistes jusqu’à ce que le discours de la belle danseuse qui se retrouve dans le lit du sculpteur puisse être celui que le poète Mesihi tiendrait si seulement… Et pourtant, cette fameuse danseuse qui fascina Michel-Ange le sobre, un soir où celui-ci accompagna Mesihi le buveur dans les tavernes, cette danseuse qui rend jaloux le poète n’ignore pas ce que le sculpteur ne voit pas : « Ce n’est pas moi que tu désires. Je ne suis que le reflet de ton ami poète, celui qui se sacrifie pour ton bonheur. »

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants débute par un extrait emprunté au livre de Rudyard Kipling, Au hasard de la vie : « Puisque ce sont des enfants, parle-leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges, mais n’omets pas de leur parler d’amour et de choses semblables. » Et Enard a bien suivi ce qui peut apparaître comme une méthode pour raconter une histoire, faire un roman. D’ailleurs, en son sein, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants est également une réflexion sur l’art de conter. Les nombreux et très beaux chapitres qui s’intercalent dans le récit pour faire entendre la danseuse, telle Shéhérazade, narrer à un Michel-Ange prostré contre son corps, silencieux, « fermé comme un coquillage », des contes et des légendes des princes de l’Orient, sont autant de conseils donnés à l’écrivain afin qu’il réussisse à raconter son histoire de sultan, de guerre, d’amour et de voyage. Ce que Mathias Enard réalise brillamment.

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants de Mathias Enard
Éditions Actes Sud
153 pages
Crédit photographique : éditions Actes Sud

  1. Le fameux Bajazet. []

23 réflexions sur “Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants de Mathias Enard – Le génie et la beauté

  1. voilà un livre qui me semble séduisant… déjà noté sur ma liste de rentrée, mais cet article ne fait que renforcer mon envie de le lire… très vite.

  2. Mazel, merci pour votre commentaire ! Je suis heureux que cet article ait renforcé votre désir de lire ce livre qui vaut vraiment le coup.

  3. Ce site est tout simplement génial: j’en adore son titre, son concept, et son visuel. J’ai lu quelques articles et ils me plaisent aussi: pas de doute, je reviendrai.
    J’écrirai aussi une chronique sur Parlez-leur: assurément, un livre à ne pas manquer pour la rentrée !

  4. Merci Sébastien, vos compliments font chaud au cœur. N’hésitez pas à nous envoyer un lien vers votre chronique, nous la lirons avec plaisir !

  5. Je viens de passer deux bons jours sur les rives du Bosphore , en bonne compagnie, j’ai vu , senti , toucher toutes les finesses de cet Orient qui reste tout à fait autre.
    Merci pour cet instant, tout est suggéré, tout est éfleuré, c’est doux et ça vous laisse devant les yeux des voiles qui bruissent , imaginons ….Bravo

  6. Lorent, merci pour votre commentaire et l’enthousiasme communicatif qu’il suscite.

  7. C’est le seul livre dont la description et la lecture de quelques lignes m’a vraiment donné envie de tout ce fatras qu’est la rentrée littéraire. N’étant pas du tout adepte des différents prix, je suis néanmoins enchanté qu’il soit en lice pour le prestigieux Goncourt. Je reviendrai en faire un commentaire après lecture intégrale.

  8. Cunctator,j’espère que cette lecture vous plaira autant qu’elle m’a plu – j’attends votre commentaire avec impatience.

  9. Merci pour votre message Hippocampe. Vous dites beaucoup sur ce livre en une ligne.

  10. Je viens de dévorer ce livre…. et je l’ai fait partagé a mon entourage ….
    un incroyable voyage dans l’histoire de l’art, et les fables orientales, qui ne laissent pas indifférent sur les thèmes multiples, soulignés dans votre critique ….
    Je voulais approfondir en lisant qq critiques …. votre commentaire est brillant… vous décrivez a merveille les différentes facettes de ce merveilleux romans … et les subtilités qu’il contient !!
    bravo et merci pour les futurs lecteurs potentiels suscités par votre article !!

  11. Julie, merci pour votre message et l’enthousiasme qu’il véhicule. Cela fait chaud au coeur !

  12. Petite remarque il ne s’agit pas, comme écrit dans la chronique, d’un pont devant relier les deux rives du Bosphore (environ 1,5 Km) mais celles de la Corne d’Or, « un ouvrage de plus de neuf cents pieds de long » (c’est à dire 270 mètres). Relier les rives du Bosphore par un pont était chose impensable pour l’époque et il faut attendre 1973 pour voir un tel ouvrage. Sinon merci pour cette jolie critique.

  13. Patrice, merci pour cette précision essentielle. Je me suis un peu emballé…

  14. bonjour
    je prépare une lecture commune du livre de Mathias Enard et je découvre ton blogue : le rhino est mon animal totem… j’adore !!

  15. Merci beaucoup pour ce message agréable. Une lecture collective de ce livre est une idée brillante !

  16. Je viens de terminer la lecture de ce livre et je cherchais une critique pour mettre des mots sur mes impressions, la vôtre est vraiment très bien !

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