Parution le 09 septembre 2010

Faux polar mais vraie machination, Enlèvement avec rançon du prolifique Yves Ravey est un roman qui surprend en jouant avec les faux-semblants, les non-dits et les ellipses narratives ; un livre où les personnages, antihéros par excellence, ne sont pas si amateurs que ça, où un véritable rapt révélera des intentions cachées. À vrai dire, l’effet de surprise – d’illusion – d’Enlèvement avec rançon en fait un livre très…Minuit : ambitieux sans en avoir l’air, captivant sans que l’on s’en rende compte. Tout simplement épatant.

Deux frères se retrouvent sur le quai de la gare. Max, comptable dans une entreprise d’emboutissage, et Jerry, de retour d’Afghanistan pour quelques heures seulement, ne se sont pas vus depuis vingt ans. Les deux hommes ont décidé d’enlever Samantha, la fille de Salomon Pourcelot, le patron de Max, dans le but de récupérer un demi-million d’euros. L’affaire semble simple, bien préparée. Elle ne peut que réussir. Mais après tant d’années de séparation, Max et Jerry se connaissent-ils encore ?

Enlèvement avec rançon se présente comme un roman noir tout ce qu’il y a de plus classique. Deux frères s’improvisent voyous à la petite semaine et, même si leur plan paraît solide, le lecteur ne peut envisager que tout se passera bien tant l’amateurisme suinte de chacune de leurs actions, de chacun de leurs choix. Max et Jerry sont deux pieds-nickelés1 faisant une incursion dans un monde qui n’est pas le leur. Et si le caractère aventurier et mystérieux de Jerry peut rassurer sur ce point – c’est lui qui mène la barque –, les failles de Max, le fidèle comptable aux vingt-deux ans de carrière, sont bien trop apparentes pour envisager une issue positive à cet enlèvement.

L’étonnante traversée en fraude de la frontière, effectuée de nuit à skis, dégage certes un petit côté agents secrets à la James Bond, impressionne presque par son professionnalisme. De même, il n’y a rien à redire sur l’efficacité de l’embuscade menée au petit matin afin d’enlever Samantha. Pourtant, quelque chose cloche dans la relation entre les deux frères : des tensions se révèlent peu à peu, des divergences de caractère et de gestion de la pression, des petits riens sur lesquels le texte ne s’attarde pas mais qui installent le doute.

Premier et second degrés de lecture

Pourquoi Jerry a-t-il quitté la maison familiale pour l’Afghanistan il y a de ça vingt ans ? Qu’y fait-il ? À part des allusions à un « réseau dormant » et à un « frère d’armes » rencontré à Peshawar et qui viendra récupérer l’argent plus tard, Jerry ne répond à aucune question de Max, dont la curiosité transpire le ressenti et le reproche : Jerry ne vient jamais sur la tombe de leur père ; Max s’occupe seul de leur mère grabataire placée dans une onéreuse maison de retraite. D’autant que les liens qui se tissent, très proches du syndrome de Stockholm2, entre Jerry et Samantha, la victime qui a toujours refusé les avances de Max, s’ajoutent aux tensions, déchirent un peu plus la faible confiance fraternelle.

Tout au long d’Enlèvement avec rançon, le déséquilibre entre Max, narrateur soupçonneux et stressé, et Jerry, baroudeur prêt à se salir les mains et apparent cerveau de l’affaire, augmente et crée un trouble chez le lecteur qui lit forcément leurs péripéties au premier degré. Mais le remarquable roman d’Yves Ravey contient un petit côté Meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie tant il s’amuse de l’implicite, de l’imagination et des fantasmes du lecteur. Si bien que ce dernier, une fois le livre achevé, n’aura qu’une seule envie : le relire et voir avec délectation à quel point il a, lui aussi, été manipulé.

Enlèvement avec rançon d’Yves Ravey
Éditions de Minuit
139 pages
Crédit photographique : éditions de Minuit

  1. Leur discussion sur les différences de burgers entre la France et l’Afghanistan fait inévitablement penser à celle des deux malfrats gaffeurs de Pulp Fiction. []
  2. Il s’agit d’une empathie, pouvant aller jusqu’à de l’attachement, de certains otages envers leurs ravisseurs. []

Une réflexion sur “Enlèvement avec rançon d’Yves Ravey – Faux frères d’armes

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