Jusqu’au 2 octobre 2010, théâtre des Bouffes du Nord

Bien connue de la scène britannique, Kathryn Hunter avait déjà offert au public français une prestation virtuose il y a deux ans dans Fragments de Samuel Beckett1 aux Bouffes du Nord. C’est dans ce même théâtre qu’elle revient avec un nouveau défi, Kafka’s Monkey : un solo d’à peine une heure dans lequel elle interprète un singe. C’est clair, impossible ne fait pas partie du vocabulaire de Hunter.

Adapté d’un texte court de Franz Kafka2, la pièce se présente comme une conférence donnée par Peter le Rouge à une académie, conférence durant laquelle il évoque la façon dont il s’est transformé de singe en homme. Capturé par des chasseurs, transporté en bateau dans une cage ridiculement petite, humilié par l’équipage, Peter le Rouge comprend très vite que sa seule chance de s’en sortir est de devenir un homme. Alors il va observer, étudier avec attention ces bipèdes qui l’ont enfermé et commencer à les imiter. Il va travailler sans relâche, jusqu’à ce qu’il puisse reproduire tous les comportements humains – jusqu’à ce que, en cinq ans à peine, il singe l’homme si bien qu’il en devienne un.

Tout est dans la performance

Engoncée dans un froc qui lui va forcément mal, Kathryn Hunter arrive à être à la fois singe et humain, comme si son corps était en proie à une bataille permanente entre ces deux entités. Bien sûr, elle prend parfois des postures étonnantes et totalement simiesques, mais c’est à travers de petits gestes qu’elle jette le plus le trouble. Un angle de main étrange. De grands yeux humides qui vous fixent dans une attente indéchiffrable. Un bras qui se tord un peu trop facilement… La performance est intensément physique, épatante, car elle réussit à maintenir l’équilibre entre grotesque et justesse.

Comme dans La Métamorphose, Kafka’s Monkey brouille les cartes entre l’humain et l’inhumain – ou tout du moins le soi-disant inhumain. Si le texte est souvent perçu comme un commentaire grinçant sur la place des Juifs de l’époque3, les questions qu’il soulève sur la place de celui qui est différent (de l’étranger, donc) et sur le rapport entre l’homme et la nature relèvent de façon évidente des préoccupations de 2010.

Et c’est là que l’exercice touche à ses limites : le metteur en scène, Walter Meierjohann, peut-être trop fasciné par la prestation de sa fabuleuse interprète, semble avoir oublié, au-delà de l’anecdote, de donner du sens à l’ensemble. La représentation finit par ressembler à un spectacle de cabaret plus qu’à une pièce de théâtre – le numéro est exécuté avec beaucoup de brio et vaut certes le détour, mais il y manque la portée politique qu’appelait le texte.

Kafka’s Monkey d’après Franz Kafka, adaptation de Colin Teevan, mise en scène de Walter Meierjohann, théâtre des Bouffes du Nord.
Avec : Kathryn Hunter.
Crédit photographique : Keith Pattison.

  1. Sous la direction de Peter Brook. []
  2. Rapport pour une académie. []
  3. Il fut écrit en 1917. []

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