Parution le 01 septembre 2010

Antoine Sénanque écrit l’angoisse des hommes à l’orée des massacres de la Seconde guerre mondiale, l’anxiété de ceux qui ressentent avant les autres les terreurs à venir. Pal Vadas, le héros de L’Homme mouillé, est de ces hommes-là, et son histoire préfigure celle (d’une partie) du peuple européen face à l’ascension de l’Allemagne nazie. Un roman qui joue intelligemment avec les métaphores, mais qui ne décolle pas.

Budapest, 1938. L’exemplaire fonctionnaire des postes Pal Vadas transpire beaucoup, par périodes. Alors que la tension monte dans toute l’Europe et que les particularités physiques deviennent louches, en Hongrie comme ailleurs, cette excessive sudation risque de lui attirer des ennuis. D’autant que l’analyse de cette sueur noirâtre est des plus inquiétantes : riche en sel et contenant des algues, sa composition est proche de celle de l’eau de mer.

L’Anschluss déclaré, le martyr de Pal Vadas débute. Car le héros d’Antoine Sénanque porte en lui les souffrances à venir de tout un continent, il est un messie kafkaïen dont le sacrifice n’a d’autre but que de prévenir les hommes de ce qui les attend. De fait, il ne peut et ne doit être soigné, comme le souligne le vieux professeur sourd qui est en charge de son cas : « J’ai entendu dire que vous dépassiez les limites de la science et que l’on attendait de moi que je rassure notre petite communauté inquiète. Je ne crois pas que nous puissions être rassurés. » Les sécrétions de Pal Vadas sont l’expression d’une angoisse, la perception de cette « rumeur » qui ne cessera qu’avec la chute du voisin allemand.

Pourtant, le personnage de L’Homme mouillé n’a rien du héros, son angoisse n’est aucunement le signe d’un quelconque engagement. Il n’est ni pour ni contre le nazisme, il ne participe pas, reste neutre. Mais sa particularité physique – son dérèglement – le fait passer du statut d’employé modèle à celui moins convoité de malade inquiétant, d’individu dangereux. C’est en tout cas ce que lui suggère le premier médecin rencontré : « J’ai le sentiment que vous m’avez entraîné contre ma volonté dans une direction périlleuse. » L’anormalité pose problème, elle est suspecte.

La prophétie d’une autre époque

Alors, au même titre que les Juifs ou les prêtres réfractaires au pouvoir, il doit se cacher. Mais à l’inverse de ses camarades recherchés, il n’a, lui, nulle part où aller, puisqu’il porte les stigmates du Mal qui approche et que personne ne saura éviter. En ce sens, l’inutile calvaire de Pal Vadas – l’insoutenable somme d’expériences, proches de la boucherie, qu’il devra subir – est significatif de l’incapacité des hommes à éviter le conflit : en cherchant maladroitement (parfois jusqu’à l’immoralité) à l’éviter, ils ne font que rajouter de la douleur à la douleur. De ce point de vue, c’est-à-dire en tant que métaphore de l’angoisse d’une Europe courant à sa perte, L’Homme mouillé est un roman intéressant reflétant en arrière fond les étapes clés qui entraînèrent la Hongrie dans la Seconde guerre mondiale.

Mais au-delà de cette parabole, le livre ne contient pas grand-chose. Si la lecture demeure agréable malgré le sujet, quelques points restent obscures ou douteux, que ce soit par excès de symboles à déchiffrer (pourquoi l’eau de mer et les algues ? les raisons apportées paraissent peu convaincantes), ou par manque de nuance (le rapport au père dont l’anniversaire de la mort tombe le jour de l’Anschluss qui est également le jour des premières sudations étranges – tout ceci est un peu trop explicite). À trop vouloir rester dans la métaphorique histoire de ce « sentinelle » qui annonce l’arrivée de la guerre à sa manière, Antoine Sénanque se contente d’avertir le lecteur du risque qu’encourent ses personnages. Finalement, ce qui fait défaut à L’Homme mouillé, c’est l’époque. Écrit dans les années 1930, le roman aurait été prophétique. En 2010, sans passer un mauvais moment, on ne peut s’empêcher de penser que L’Homme mouillé aurait été un grand roman. S’il avait été écrit quatre-vingts ans plus tôt.

L’Homme mouillé d’Antoine Sénanque
Éditions Grasset
203 pages
Crédit photographique : éditions Grasset

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