Parution le 03 septembre 2010

Michel Houellebecq est de retour. Habituellement, une telle phrase, bien que très souvent utilisée pour parler des écrivains, prêterait à sourire par son absurdité : cela sous-entend qu’entre deux livres, les auteurs partent loin, en vacances ou en expédition, et ne reviennent qu’épisodiquement proposer un livre. Alors que bien sûr, ils ne sont pas vraiment partis : ils écrivent. Et puis, avec Houellebecq, les retours se font toujours en fanfare, ce qui n’arrange rien au ridicule de l’expression. Ceci étant dit, cette fois-ci, avec La Carte et le territoire, c’est bien d’un retour dont il est question. Un retour à la littérature après le farcesque et caricatural La Possibilité d’une île. Au moment où nombre de lecteurs (et de critiques ?) n’attendaient plus le paranoïaque auteur des Particules élémentaires, autodésigné ennemi public1, Houellebecq revient, donc. Et frappe fort.

Jed Martin est un artiste qui connut très tôt le succès avec ses photographies de cartes routières Michelin. Revenu de son histoire d’amour avec Olga, « une des cinq plus belles filles de Paris », il souhaite faire son retour (tiens, tiens…) une dizaine d’années plus tard avec une exposition, de peinture cette fois-ci, autour des métiers. C’est à ces fins qu’il demande à Michel Houellebecq de rédiger le catalogue de l’exposition.

Évidemment, la présence, même au second plan, de l’écrivain, active les potentialités interprétatives inhérentes à la mise en abîme. D’autant que le portrait que Houellebecq (écrivain) dresse de Houellebecq (personnage), un portrait drôle, touchant, pathétique, aux limites du ridicule, capte le lecteur et détourne presque son attention. Dans une situation financière délicate après un divorce onéreux et des placements immobiliers en Espagne qui n’ont pas tenu leurs promesses, le personnage de l’écrivain (« C’est un bon auteur, il me semble. C’est agréable à lire, et il a une vision assez juste de la société. » – on n’est jamais aussi bien servi…) offre quelques désopilantes tirades sur sa détestation des moutons, sa dépendance à la charcuterie et sa passion pour la parka Camel Legend.

Terriblement seul, dépressif à l’excès, presque toujours soûl, ayant une hygiène déplorable (il pue), le personnage de Houellebecq est presque un leurre, un accessoire. Car, dans La Carte et le territoire, des portraits, il y en a finalement beaucoup – ce qui est d’ailleurs très houellebecquien : Julien Lepers, « cet animateur initialement peu doué, un peu stupide, au visage et aux appétits de bélier » ; Frédéric Beigbeder, « une sorte de Sartre des années 2010 » (oui, le roman est très drôle), que le narrateur décrit en combinant moquerie et tendresse ; Jean-Pierre Pernaut, héraut de la télé et des médias, un visionnaire du journal de treize heures.

La France comme simple vitrine touristique et l’effacement du monde

Et même si, avec des personnages aussi marqués, le roman risque de mal vieillir, La Carte et le territoire est avant tout une pertinente photographie de la société contemporaine. Sur certains points, le livre peut paraître légèrement réactionnaire, un peu peureux, à tendance prophétique, mais détenteur d’un vrai regard sur la fuite en avant des hommes : La Carte et le territoire est le roman de notre époque, un texte qui pense le monde, à la manière des romanciers anglo-saxons, mais avec une forme d’abandon, d’ennui. De ce côté, ce nouvel opus, pessimiste, sombre, désabusé (et drôle, on insiste), est très… houellebecquien. Après les tours operators, le tourisme de masse et sexuel, ce sont les guides gastronomiques et les Relais et châteaux qui font, ici, l’objet de l’attention toute relative d’un Houellebecq proposant une vision de la France des années 2020 et de son tourisme généralisé à l’ensemble du territoire. L’art et l’artisanat s’y mêlent et s’opposent à la production industrielle.

À la fin de sa vie, les travaux de Jed seront « une méditation nostalgique sur la fin de l’âge industriel en Europe, et plus généralement sur le caractère périssable et transitoire de toute industrie humaine. » Un travail cherchant à « se faire le symbole de l’anéantissement généralisé de l’espèce humaine », gagnée par un retour au végétal, à la nature. Et si, d’une certaine manière, le roman préserve ce que l’on pourrait appeler la veine sociétale de l’auteur d’Extension du domaine de la lutte, La Carte et le territoire se distingue des précédents romans en négociant un virage, ou plutôt une boucle. À travers le personnage de Jed, Houellebecq délaisse un peu la critique sociale, seulement délivrée ici avec lassitude, pour se recentrer et s’interroger, aux frontières de la métaphysique, sur l’art, la création, la relation au père, l’amour – sur lui ?

Jed : plus Houellebecq que Houellebecq

Depuis ses premiers romans, il n’est pas idiot d’envisager certains personnages comme des doubles de l’écrivain – notamment le Michel des Particules élémentaires. Dans La Carte et le territoire, nous l’avons dit, le personnage de Houellebecq ne tient pas complètement ce rôle, tout en ayant une importance indéniable. Par contre, il est intéressant de voir chez Jed s’opérer une nette « houellebecquisation » : après une longue discussion avec le personnage/écrivain, il décide qu’« il serait dans la vie comme il l’était à présent dans l’habitacle à la définition parfaite de son Audi Allroad A6, paisible et sans joie, définitivement neutre », détaché du monde, détaché de tout…

Déjà, dès la description terrienne, concrète et matérialiste – sans lyrisme ni transcendance – de la révélation artistique de Jed2, ce dernier apparaît comme un artiste d’une grande neutralité, très loin des égocentriques et philosophiques tourments attendus chez un peintre des siècles précédents. Il est un artiste représentatif de son époque, telle que la voit le romancier.

Le lecteur peut d’ailleurs déceler un parallélisme entre le rapport que Jed entretient avec l’art et le propos du roman, et donc, par extension, avec l’écriture de Houellebecq : un classicisme moderne cherchant à saisir les restes d’un monde qui s’efface peu à peu. Les ultimes travaux de Jed se penchent sur la dégradation des corps et de la matière, renvoyant ainsi à la décomposition des corps qui hantent le roman : le sien, le corps de son père, celui du personnage Houellebecq. D’autant que ce qu’on nommera, faute de mieux, la fascination exercée par Houellebecq (personnage) sur Jed (ersatz de Houellebecq) accouche d’un portrait du premier peint par le second, un tableau aux fatales répercussions qui double celui, littéraire, que Houellebecq (l’auteur) fait de lui-même dans ce roman. De par cette opposition/fusion des deux artistes, le magistral La Carte et le territoire se présente comme un vertigineux exercice de démultiplication opéré par un incontournable écrivain (le vrai Houellebecq), comme pour mieux se faire disparaître. Et, du coup, on en redemande.

La Carte et le territoire de Michel Houellebecq
Éditions Flammarion
428 pages
Crédit photographique : éditions Flammarion, éditions J’ai lu, éditions Michelin cartes et guides

  1. C’est ainsi qu’il se présente dans Ennemis publics, sa correspondance avec Bernard-Henri Lévy. []
  2. Cette révélation naît en dépliant une carte routière de la Creuse dans une station service, alors que le jeune homme se rend aux funérailles de son grand-père. []

4 réflexions sur “La Carte et le territoire de Michel Houellebecq – H au carré

  1. Bonjour!
    Bravo pour ce site que je découvre via « Le globe lecteur ». J’aime beaucoup le design et les articles.
    Je me réjouis de pouvoir lire ce dernier opus de Houellebecq, dont j’ai lu tous les romans. Ce billet donne très envie.

  2. Merci Lukes pour votre commentaire – et si vous êtes déjà un lecteur de Houellebecq, vous devriez passer un bon moment, foi de Rhino.

  3. Hormis un peu d’humour et quelques passages émouvants, comme ceux mettant en scène Jed et son père, j’ai globalement été déçu par ce roman: pas mal de longueurs, style assez plat, intrigue bancale, abus des « people ». Je ne vois vraiment pas où est le chef d’oeuvre. Une déception, donc.

  4. Nico, merci pour votre message.
    Je vous rejoins peut-être sur l’abus de « people » qui risque d’entamer le texte avec le temps. Mais, sans parler de chef-d’œuvre (il y a eu cette année de meilleurs textes à mon sens), je maintiens qu’il s’agit d’un roman important, ne serait-ce que pour sa vision juste de la société, à long terme. Après, sa réception positive – comme le Goncourt – ne m’intéresse que très faiblement.

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