Parution le 2 septembre 2010

Le roman d’entreprise est un phénomène conjoncturel, si ce n’est une mode. Alors que les années 1990 se sont achevées avec des auteurs narrant le trash, la drogue et le sexe – avant de laisser peu à peu la place au règne de l’autofiction –, les années 2010 s’ouvrent sur un nombre considérable de textes autopsiant le monde du travail et les souffrances du travailleur. Pragmatique ? Peut-être, mais nécessaire politiquement et  sociologiquement, ne serait-ce qu’au regard des crises et des drames qui ont secoué notre société ces derniers mois. En s’emparant du destructeur bouleversement s’opérant depuis des années au cœur de l’entreprise, le roman révèle certains symptômes du malaise psychosocial de notre temps, avec plus ou moins de réussite : les livres en question demeurent souvent plus près du documentaire que du roman. Ce n’est pas le cas ici. Nous étions des êtres vivants de Nathalie Kuperman est une véritable œuvre romanesque, ambitieuse et maîtrisée, qui réussit là où d’autres ont échoué : retranscrire la tragédie de la précarité.

L’entreprise Mercandier Presse, spécialisée dans les magazines pour la jeunesse, va être rachetée par Paul Cathéter, un homme d’affaire sans scrupules. Pour les employés, c’est l’heure des doutes, des peurs et des tensions. Et lorsque la nouvelle du déménagement tombe, chacun sait qu’il va falloir « s’adapter au pire ». Ariane Stein décide alors, avec l’aide de l’homme de ménage, de se faire enfermer toute une nuit dans les locaux de l’entreprise où ne restent plus que les cartons. En ouvrant ceux de la directrice générale, elle trouve des copies de mails envoyés par Paul Cathéter où ce dernier annonce une première « charrette » de neuf licenciements1, parmi lesquels se trouve Ariane.

Nous étions des êtres vivants est une photographie sombre et alarmante de l’entreprise d’aujourd’hui. Un monde d’incertitudes (sur l’avenir du groupe, sur la survie des emplois ou le lieu du nouvel emplacement) ; un milieu où les salariés sont utilisés malgré eux dans des jeux de pouvoirs dont ils ignorent plus ou moins les finalités ; un système où on peut sans le vouloir « donner des noms » et où, dans les propos des dirigeants, « sous chaque phrase sourd la menace ». La liste des néfastes caractéristiques de l’entreprise telle que la décrit Nathalie Kuperman est longue, car la romancière n’oublie rien, n’épargne personne, évitant de fait tout manichéisme simpliste. Ainsi, loin d’être des héros, les employés sont lucides sur la fragilité de cette solidarité qui tiendra jusqu’à ce qu’il faille « tirer son épingle du jeu ». Dans un premier temps prêts à se contenter de peu, les hommes et les femmes de Mercandier Presse vont évoluer en fonction des annonces de licenciements. Certains découvriront la force de se battre, d’autres de sauver leur peau coûte que coûte, de jouer le jeu jusqu’à vendre leur âme, tandis que d’autres encore, rongés par la culpabilité, se retireront de la scène.

Du roman polyphonique à la tragédie antique

Chaque chapitre est pris en charge par un personnage ou par le « chœur » des salariés – ce « on » qui les regroupe tous sans en désigner un – comme une succession de monologues qui vont s’étirer au fil du livre, laissant percer des bribes de folie à mesure que la souffrance psychologique augmente, jusqu’à ce que les voix s’éteignent, remplacées par d’autres. La polyphonie ainsi obtenue est étourdissante. Nous étions des êtres vivants est avant tout un roman sur les vies des salariés à travers plusieurs portraits, au début un peu stéréotypés, avant d’évoluer, de prendre de l’ampleur : Agathe Rougier, célibataire de cinquante ans, sans enfant, vivant avec son chat et ses poupées, qui a sacrifié sa vie à l’entreprise ; Patrick Sabaroff, le « battant », satisfait que les choses bougent et qui n’aime pas les syndicats ; Muriel Dupont-Delvich, la directrice générale, ambitieuse, souffrant d’un manque de reconnaissance paternelle2 ; Ariane Stein, divorcée, deux enfants, au bord de la démence…

Paul Cathéter est exclu de cette galerie de portraits. Il n’est pas une des voix ; il est leur principal sujet de discussion, l’anxiété qui les habite et les gangrène. « Paul Cathéter est à l’œuvre en nous. Sa force à lui, c’est qu’il s’endort sans penser à nous. » Le personnage vit à travers ces voix qui le font surgir dans le récit. Il y apparaît comme un homme en tous points ignoble, trop peut-être, car en atteignant un tel degré de vilénie, Paul Cathéter semble désincarné. Il est plus un absolu négatif qu’un personnage. Mais ce point demeure le seul bémol concernant Nous étions des êtres vivants, tant la finesse qu’emploie Nathalie Kuperman pour dessiner ses autres protagonistes est remarquable. Le roman se révèle particulièrement intelligent dans l’opposition qui se joue entre Ariane Stein et Muriel Dupont-Delvich, la « DG », deux personnages qui verront leurs rôles et leurs comportements s’inverser dans un effet de parallélisme tel que l’on en viendrait à se demander s’il ne s’agit pas finalement d’une même personne aux prises avec la schizophrénie capitaliste.

Sophocle chez les précaires

Mais ce qui permet au roman de se distinguer de ses prédécesseurs et, de fait, d’éviter l’écueil du « récit documentaire », c’est sa remarquable construction sur le modèle de la tragédie antique. Plus encore que la recherche stylistique et la vitalité des dialogues, Nous étions des êtres vivants trouve sa puissance romanesque dans ce système de réécriture, et ce, dès les toutes premières pages – cet angoissant incipit où les employés attendent le début d’une réunion – qui font l’effet d’un lever de rideau. Bien que le livre soit scindé en trois parties suivant les mouvements sociaux d’une entreprise (Menace, Dérèglement, Trahison), c’est bien à travers la tragédie – et la présence du chœur est, en ce sens, révélatrice – que l’histoire de ces hommes et de ces femmes est prégnante.

Sans user de surinterprétation, le personnage d’Ariane renvoie à la figure mythologique ayant permis, grâce à son fil, à Thésée de retrouver son chemin. En se déplaçant de nuit dans le dédale de cartons, Ariane Stein trouvera le fil – les copies des mails de Paul Cathéter – qu’il lui suffira de tirer pour éclairer toute l’histoire, dévoiler les secrets et les non-dits, et ainsi se sauver, trouver la sortie du piège dans lequel elle était perdue. Et ainsi déjouer la malédiction : « Nous sommes une bête à cinquante têtes réparties dans les box d’un labyrinthe compliqué dont elle ne pourra plus sortir. » Mais si Ariane sort du labyrinthe (et à quel prix), c’est en laissant derrière elle les autres têtes de la bête.

Nous étions des êtres vivants de Nathalie Kuperman
Éditions Gallimard
202 pages
Crédit photographique : éditions Gallimard, Les Films Grains de Sable
Image bandeau : J’ai (très) mal au travail de Jean-Michel Carré

  1. On apprend dans le roman qu’un plan social est établi à partir de dix licenciements, d’où l’importance de se contenter des charrettes de neuf… []
  2. Là réside la pertinence du roman : même la « DG » souffre, a ses névroses et ses fantômes qui la hantent, des faiblesses qui font d’elle une personne comme une autre, un personnage réaliste. []

Une réflexion sur “Nous étions des êtres vivants de Nathalie Kuperman – Vies et morts du travailleur

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