Parution le 23 septembre 2010

« Fiction sans scrupules biographiques », Des éclairs clôt la trilogie des « vies » entamée avec Ravel (2006) et poursuivie avec Courir (2008). Après le musicien et le sportif, c’est au tour du scientifique, et plus précisément de Nikola Tesla (1856-1943), d’inspirer Jean Echenoz. À la différence près qu’ici – parce que le roman est plus fictionnel que ses prédécesseurs, mais aussi parce que Tesla fut à ce point rejeté, non reconnu, non « cité » –, le héros du livre se nomme Gregor, alors que Ravel était Ravel ; Zátopek, Zátopek. Ceci étant dit, particularité nominative mise à part, Des éclairs est un roman ensorceleur et magique, rappelant, s’il est nécessaire, que Jean Echenoz est un magnifique écrivain.

Gregor est beau. Gregor est grand. Aussi grand qu’antipathique, voire détestable. Il est aussi monomaniaque (les nombres divisibles par trois, la manie de tout compter, la peur des microbes). Mais Gregor est également un génial inventeur. Recommandé à Thomas Edison, le patron de la General Electric, il débarque aux États-Unis et révolutionne, aux dépens du retissant découvreur de l’électricité, le monde de l’énergie en imaginant puis en développant le courant alternatif. Aidé par la Western Union, société concurrente de celle d’Edison, Gregor connaît le succès. Mais voilà, des choix critiquables, une attitude peu matérialiste – non pragmatique – et une succession de mauvais coups l’empêcheront d’être reconnu comme « le plus grand inventeur de tous les temps ». Il finira criblé de dettes, misanthrope vivant à crédit et ayant pour seule préoccupation les pigeons, qu’il nourrira et soignera jusqu’à sa mort.

Envers du rêve américain – ou plutôt sa version négative face à la réussite des magnats de l’industrie –, Des éclairs est lisible comme une tragédie dans le sens classique du terme : aussi génial soit-il, Gregor semble voué à enchaîner les désillusions et les coups du sort qui annihileront toutes possibilités de reconnaissance, si ce n’est de postérité. Telle semble être sa destinée. Sur ce point, la scène cataclysmique de sa naissance – scène typiquement romanesque narrant une de ces naissances catastrophes que l’on retrouve, certes plus organiquement, chez Rabelais – est significative : orage et éclairs violents, bourrasque venant battre les volets, ouvrir les fenêtres et souffler les bougies. Éteintes, celles-ci ne permettent pas de connaître l’heure de la naissance de Gregor. L’électricité n’existe pas encore, il va falloir y remédier, comme pour tordre le coup à cette « non naissance ».

Génie tragique

Chez Gregor, les idées arrivent à cent à l’heure. Mais de cette profusion, il ne tire rien, incapable qu’il est de s’arrêter sur l’une d’elles pour la développer et la faire fructifier : rayons X, radio, néon, radar, missiles, etc., les dépôts de brevet se succèdent mais n’aboutissent pas. « Il en ira ainsi avec Gregor : les autres vont s’emparer de ses idées pendant que lui passera sa vie en ébullition. » Et s’il s’attarde un tout petit peu sur une idée, c’est pour un projet allant à l’encontre des règles du monde – l’ère industrielle aux États-Unis – dans lequel il vit, puisqu’il est question d’« un système permettant de procurer gratuitement de l’énergie libre à tout le monde. » Haine des industriels de tous bords, froideur des mécènes.

Il ne s’agirait pas d’une tragédie si ses malheurs avaient pour seule cause son manque d’organisation, dirons-nous, son ingérable trop-plein d’idées. Parfois, le destin doit être forcé, comme lorsque Marconi reçoit anonymement le brevet mal protégé concernant les travaux de Gregor sur ce qu’on appellera bientôt la radio. L’invention sera attribuée, forcément, à Marconi. Mais il est vrai que Gregor lui-même, en bon personnage tragique, creuse aussi le sillon de son infortune. Lorsqu’il accepte, par inconscience, de ne pas toucher les douze millions de dollars que lui doit la Western Union – qui ne pouvait pas de toute façon le payer, mais qui, dans la foulée, s’empresse de lui racheter tous ses droits pour une somme comparativement modique. Ou encore lorsque, suite à des expériences menées dans le Colorado où il capte les ondes mécaniques provenant des étoiles – phénomène que l’on n’identifiera que plus tard –, il pense être en contact avec les extraterrestres, alimentant ainsi le moulin de ses détracteurs. « Comme quoi les mauvais coups, parfois, c’est lui qui les provoque. »

Science théâtralisée ou magistrale imposture

Afin d’imposer ses brillants travaux, Gregor multiplie les conférences et les démonstrations spectaculaires, à grands coups de cymbales et d’effets pyrotechniques. Dans un premier temps, succès populaire et mondain conquis, on se l’arrache, ce qui ne plaît guère à la communauté des chercheurs qui supporte mal que la science soit à ce point théâtralisée. De fait, ses confrères s’escrimeront à dénoncer l’escroquerie, l’imposture. Et, c’est vrai, on peut se poser la question tant les interventions de Gregor, mises en scène avec force utilisation d’éclairs, sont assez proches des spectacles de magicien1. « C’est toujours le même problème avec lui, on ne sait jamais exactement si tout cela est possible ou ne relève que du rêve à moins que du bluff. » En insufflant subrepticement ce petit doute, en ajoutant à la certitude du génie de Gregor ses possibles prestidigitations, Echenoz adoucit le tragique de cette vie atypique et équilibre magistralement son roman.

D’ailleurs, ce serait une erreur de penser que Des éclairs est un livre sombre racontant une existence malheureuse, car ici comme toujours chez Echenoz, tout est dit avec humour, dans un ton faussement innocent, créant le décalage en s’appuyant sur une connivence avec le lecteur faite de clins d’œil, d’ironie ou de second degré. Comme lorsque, insensible aux avances des femmes car ayant peur des cheveux et ressentant envers les bijoux une véritable révulsion, Gregor connaît peut-être le désir une petite dizaine de secondes et que le narrateur intervient pour demander : « Une petite érection, Gregor ? Allez, pour une fois. » Tout le talent d’Echenoz est là : basculer, sans difficultés, sans séquelles, du tragique au trivial en préservant la cohérence du texte. Dense et grave, mais aussi léger et universel, Des éclairs est incontestablement un superbe roman.

Des éclairs de Jean Echenoz
Éditions de Minuit
174 pages
Crédit photographique : Damia Lion, éditions de Minuit

  1. Dans ce registre, Rhinocéros ne saurait que trop vous conseiller de voir, si ce n’est point déjà le cas, Le Prestige de Christopher Nolan, film sur l’illusion où deux magiciens de la fin du XIXe siècle se défient avec acharnement. Ils chercheront l’un après l’autre auprès du grand Nikola Tesla une aide précieuse et définitive. []

6 réflexions sur “Des éclairs de Jean Echenoz – Électrique tragédie

  1. j’ai acheté ce livre. très déçu par le contenu. j’ai tenu à le lire–écrirais-je– rapidement pour y trouver quelque chose qui me plaise. mais tout le long du texte j’ai été déçu n’y trouvant aucun souffle et une construction bancale sans comprendre où l’auteur voulait aller. au plus haut point j’ai été gêné par ce prénom de héros Grégor tellement loin du prénom originel. une grosse déception. je ne me vois pas capable de recommander ce livre. j’aurais bien aimé. Je l’avais acheté justement parce que cet été voyageant en Croatie j’avais découvert que Nikola Tesla était une personnalité de cette région. et là je n’ai rien trouvé qui m’enchante.

  2. Allaire, merci pour votre message. Mais à la lecture de votre commentaire, il me semble que vous auriez certainement préféré lire une biographie et non une fiction comportant quelques largesses.

  3. Bien d’accord avec vous. La plume d’Echenoz fait vraiment merveille ici. Le roman paraît d’abord assez anodin, mais est finalement très touchant dans son portrait d’homme inéluctablement seul. Une belle réussite.

  4. Anne, ce que vous dites me semble très juste : les romans d’Echenoz paraissent dans un premier temps anodins, mais quelque chose s’y développe et fait qu’au final nous sommes face à des livres uniques. Merci pour votre commentaire.

  5. Pour vous dire, moi je suis d’accord avec allaire comme quoi on ne trouve aucun souffles et qu’il y ai une construction néanmois bizarre .

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *