Parution le 07 octobre 2010

Après Les Falsificateurs (2007) et Les Éclaireurs (2009), deux bijoux de romans géopolitiques qui nous avaient tenus en haleine, on était impatient de savoir si Antoine Bello pourrait s’inscrire dans la durée. Le suspens ne fut pas long. Avec Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet, il nous prouve qu’en matière d’habileté romanesque et d’intrigue obsédante, les romanciers français peuvent brillamment concurrencer les spécialistes américains, voire les dépasser en y ajoutant une véritable et savante réflexion sur l’écriture. Le bonheur de lire.

Retraité de la police après un accident qui le fait souffrir d’amnésie antérograde (il est, chaque matin, incapable de se souvenir ce qu’il a fait la veille – on pense au génial Memento de Christopher Nolan), Achille Dunot et sa perspicacité légendaire sont sollicités par Henri, un ancien collègue en difficulté devant une affaire délicate : la richissime Émilie Brunet a disparu avec son amant. Bien qu’il se soit rendu au commissariat pour déclarer cette disparition – ce qui lui coûta un passage à tabac – le mari, Claude Brunet, célèbre et nobélisable neurologue, est l’unique suspect : plusieurs mobiles, aucun alibi, amateur de romans policiers et se vantant d’être capable de commettre le crime parfait (celui dont on n’est jamais accusé). Mais les preuves manquent. Malgré son handicap, Achille accepte d’aider la police. En notant au fur et à mesure les éléments de l’enquête dans un journal qu’il doit sans cesse relire, il est bien décidé à résoudre ce qui lui semble être un défi…

Hercule Poirot ? Oui, rien d’original à première vue, l’intrigue est très largement inspirée par La Mystérieuse Affaire de Styles d’Agatha Christie. Mais à première vue seulement. Car il ne s’agit pas ici d’une simple influence : l’œuvre de la romancière britannique est utilisée par Achille comme technique d’investigation. Ainsi, les personnages du roman se verront attribuer un double emprunté aux romans de celle que le narrateur nomme Agatha. De même, bien que chaque page accuse Claude Brunet, un homme qui « peut plier les êtres et les choses à sa volonté », les doutes d’Achille sur sa culpabilité se nourrissent des réactions de Poirot lorsqu’il est devant une orgie de preuves. Et lorsque Brunet cherche à se disculper, il se sert lui-aussi des écrits de la romancière anglaise, ou plus précisément du jouissif essai de Pierre Bayard, Qui a tué Roger Ackroyd ?1.

Mille-feuilles criminel

Ici, l’intrigue, pourtant efficace, est donc prétexte à une plongée – une mise en abîme – dans l’univers du roman policier. L’enquête à proprement parler catalyse un nombre considérable de réflexions sur le roman dans son acception générale. Si Achille mène les débats, c’est avant tout pour exprimer de façon sous-jacente le processus de l’écriture. En relisant chaque matin ses notes, Achille se montre critique, soit sur leur intérêt objectif, leur fragilité (« Je ne dispose à ce stade que du récit d’Henri ou, pour être exact, de ce que j’ai jugé important de retranscrire parmi ce qu’il considérait pertinent de me dire. »), soit sur la qualité disons littéraire de leur retranscription (« Alors que j’aurais juré posséder un vocabulaire étendu, c’est toujours les mêmes tristes épithètes qui jaillissent sous ma plume. »), comme si Bello commentait son œuvre en train de se faire.

Et il s’agit bien de cela : Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet est aussi l’histoire d’un roman en construction, d’un roman en train de s’écrire, puisque, étant donné qu’Achille doit s’y repencher chaque matin pour le relire puis le développer, il demeure sans cesse en expansion. Mais Bello, sans jamais complexifier à outrance, sans jamais rompre la facilité et le plaisir de lecture, ne s’arrête pas là. Dès les premières pages, le lecteur constate que des lignes ou des paragraphes sont rayés mais encore visibles. D’autres, barrés de noir, ne le sont plus et ce ne sera que  rétroactivement que l’on comprendra la nécessité de ce geste : Claude Brunet et Achille Dunot, deux personnages « neurologiquement » éloignés mais pourtant si proches, vont s’échanger chaque jour les dernières pages de leurs journaux respectifs, avant que ce duel ne se transforme en correspondance. Une correspondance qui sera elle aussi retranscrite, faisant de Claude Brunet, potentiel meurtrier, le coauteur du roman.

En utilisant à ce point les règles du roman policier pour mener son enquête, Achille introduit le livre dans le livre, expose les structures et les astuces narratives en plein jour, sans pour autant dévoiler quoi que ce soit de l’issue finale. Mais il se complique également la tâche car, peu à peu, Christie et son œuvre vampirisent le récit, s’arrêtent d’aider pour confondre. Ce qu’on appellera la « fiction Bello » est perturbée par « la fiction Christie », toutes deux prétendant à la réalité : l’une est, comme tout roman, illusion du réel ; l’autre, en tant que parasite, brouille ce réel fictionnel. Puisqu’il est un faux roman policier, l’intérêt d’Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet n’est finalement pas tant de savoir si Émilie Brunet est vivante et, au cas où elle ne le serait pas, qui l’a tuée, mais plutôt quel est l’objet littéraire que le lecteur a sous les yeux. Un tel niveau de virtuosité permet à Antoine Bello de signer à nouveau un texte magistral.

Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet d’Antoine Bello
Éditions Gallimard
251 pages
Crédit photographique : Damia Lion, éditions Gallimard

  1. Éditions de Minuit, 2002. []

7 réflexions sur “Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet d’Antoine Bello – Le bonheur (littéraire) est dans le crime

  1. ce livre fleure bon la soupe au pisto, les merguez et le gratin. Je finis les éclaireurs et je me lance à la poursuite d’Émilie!

  2. Mon cher Mathieu, vous avez percé les secrets de mon inspiration critique…

  3. Merci pour votre critique, savoureuse.
    J’ai adoré Les éclaireurs et Les falsificateurs ; après vous avoir lu, je résiste pour ne pas me précipiter tout de suite dans une librairie, et attendre la sortie en poche. Je ne sais pas si je tiendrai !

  4. Céline, merci pour votre message. Vous êtes courageuse d’attendre la sortie en poche, bel exercice de stoïcisme, je vous encourage. Je n’aurais pas pu résister…

  5. J’ai finalement craqué, et ai piqué le livre dès que mon compagnon a eu fini de le lire.
    Je n’ai qu’un mot à dire : quel talent !! Quelle virtuosité !!
    Décidément, Bello est un des meilleurs auteurs français de ces dernières années…
    En revanche, je dois avouer que sa manière de résoudre les mystères (que ce soit celui du CFR, ou les dernières pages d’Emilie Brunet) me déçoit un peu…

  6. Céline, je vous comprends, je n’aurais pas pu attendre.
    Je vous rejoins au sujet de la manière un peu maladroite, légèrement décevante, que Bello emploie pour résoudre ses énigmes. Mais il y a tant à côté…

  7. Rebonjour, j’aime beaucoup ce qu’écrit Antoine Bello, j’ai beaucoup aimé ce roman hommage à Agatha Christie, mais je suis restée sur ma faim concernant la fin (si je peux me permettre). Bonne après-midi.

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