Parution le 30 septembre 2010

Dans le domaine artistique, certaines théories deviennent des clichés. Par exemple, il est commun d’entendre que Philip Roth, c’est un peu comme Woody Allen : un mauvais roman de Roth, tout comme un mauvais film d’Allen, demeure convenable voire au-dessus du lot au regard de la production actuelle. Et comme bon nombre de clichés, celui-ci s’avère exact. Il y aurait donc une injustice à fustiger l’un ou l’autre pour la simple raison que le premier a écrit La Tache et le second a réalisé Annie Hall : oui, il serait injuste d’exiger d’eux que chaque nouvel opus – ou millésime, étant donné le caractère annuel de leur création (ceci expliquant peut-être cela) – soit du même génial acabit. Mais sans se montrer injuste, on peut tout de même être un peu lassé par la succession d’œuvres ne détenant pas la moitié des qualités de leurs illustres mètres étalons. Et il en va ainsi d’Indignation.

Fils d’un boucher casher de Newark, Marcus Messner est un élève brillant qui aide son père à la boutique – Indignation est d’ailleurs un roman parfait pour tout ce qui est démembrement de côtes d’agneau, vidage de poulets et découpe de biftecks. Mais les excessives et absurdes inquiétudes de son père, véritable « mère juive », vont le pousser à quitter le New Jersey pour l’Ohio et ainsi être confronté aux archaïques traditions de l’Amérique profonde des années 1950. Conventions idiotes, amour problématique, camaraderie ambiguë et envahissante, le tout sur fond de Guerre de Corée, rien n’épargnera ce pauvre Marcus  et sa vitale capacité à l’indignation…

Marcus est mort. C’est depuis « l’autre côté » qu’il s’adresse au lecteur. L’information est délivrée très rapidement. Le procédé est simple, déjà maintes fois utilisé1 – Roth aime bien ce genre d’astuce. Et c’est plutôt efficace : le lecteur veut découvrir les origines de cette funeste situation. Un moyen comme un autre de créer une intrigue, montrer « la façon terrible, incompréhensible dont nos décisions les plus banales, fortuites, voire comiques, ont les conséquences les plus totalement disproportionnées. » La force de ce genre de procédé consiste à faire oublier cette fin à travers un récit et une structure narrative de qualité, si ce n’est de génie. Seulement voilà, Roth semble avoir oublié cette gageure et chacun des gestes de Marcus, persuadé qu’il mourra en Corée, est accompagné par un panneau clignotant indiquant « mauvais choix, ça va entraîner ta mort. » Indignation est ainsi construit qu’aucune phrase n’étonne vraiment.

Comment je suis mort… (ma vie sexuelle)

L’initiation sexuelle, somme toute réduite, du très très sage Marcus, ne peut être de fait qu’une source de tourments. Malchanceux mais amoureux, il rencontre Olivia, une fille superbe aux antécédents psychiatriques inquiétants (et attendus) qui fait preuve d’une troublante dextérité pour les exercices oraux et manuels de la chair, à une époque où la jeunesse se contentait de chastes caresses à l’arrière des voitures sur le parking de l’université. En allant à l’encontre des conventions, les plutôt gentilles pulsions sexuelles du jeune homme, « bien décidé à coucher avec une fille avant de mourir », participeront à sa perte.

Mais le problème vient justement de ces conventions. C’est en tout cas le propos de Roth et la principale source de l’indignation du jeune héros : se rendre à l’église, souligner sa judéité, rallier une fraternité (parce que l’individu seul est louche). Marcus va s’opposer, ou du moins refuser de se soumettre sans rien dire, à ces traditions obtuses qui le heurtent les unes après les autres, sans lui laisser aucun répit. Et une chose en entraînant une autre, l’étudiant Marcus deviendra le soldat Messner. Cousu de fil blanc, Indignation se lit comme on assiste à une tragédie dépourvue d’envolées poétiques : dans la vaine attente que quelque chose vienne interagir et briser l’inévitable déroulement d’une destinée.

O tempora, o mores !

Marcus serait-il un héros en avance sur son temps, un personnage aux prises avec une époque qu’il ne comprend pas et dont les absurdes traditions attendront sa mort pour disparaître ? D’une certaine manière, est-il mort pour rien ? Et nos traditions à nous, lecteurs, nos traditions bien plus civilisées, n’apparaîtront-elles pas tout aussi archaïques dans quelques décennies ? Indignation pose beaucoup de questions mais n’y répond pas vraiment, se contente d’ébaucher, de faire la part belle à l’ellipse, choix intéressant qui pourtant ici aboutit à un résultat malheureux. En définitive, il ne se passe pas grand-chose.

Mais si l’histoire peine à enthousiasmer, il serait malhonnête de ne pas souligner à quel point, malgré les facilités diégétiques, l’écriture de Roth demeure toujours aussi élégante, son style encore percutant. C’est ce qui sauve Indignation : des pages ennuyeuses se succèdent jusqu’à ce qu’une fulgurance apparaisse et pousse le lecteur à poursuivre. Il suffit de lire les très belles pages au sujet du deuil des parents de Marcus ou encore celles concernant les rapports que Marcus entretenait avec son père, particulièrement lorsqu’ils travaillaient ensemble. De même, il y a dans cette boucherie paternelle et dans l’art de découper la viande une profondeur métaphorique qu’il est possible de creuser. Bref, il existe bien des choses qui pourraient un peu atténuer la dureté de ces quelques lignes, bien des choses qui révéleraient qu’il s’agit avant tout de l’expression d’un amour déçu.

Indignation de Philip Roth
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Claire Pasquier
Éditions Gallimard
195 pages
Crédit photographique : Damia Lion, éditions Gallimard

  1. On se souvient notamment du noyé qui raconte les raisons de sa mort dans le sublime Boulevard du crépuscule de Billy Wilder. []

3 réflexions sur “Indignation de Philip Roth – Viande maigre

  1. Bonjour, mon enthousiasme concernant ce roman est à la hauteur de votre déception: dommage. Je ne me suis pas ennuyée et j’ai trouvé certains sublimes: de la grande littérature. Bonne après-midi.

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