Parution le 07 octobre 2010

Après Sévère en mars, Tibère et Marjorie est le deuxième roman de Régis Jauffret en cette année 2010. Si nous le précisons, c’est qu’il est habituellement entendu que les grands écrivains – et l’auteur de Microfictions en fait partie selon nous – sont économes dans leur production. Une question de rareté et de valeur. Mais après tout, cette (presque) règle est infondée : tant que la qualité suit, pourquoi attendre. Et puis Rhinocéros aime beaucoup Jauffret, alors tant mieux. Sauf qu’après avoir lu Tibère et Marjorie, on se dit que non, finalement, cette abondance n’est pas une bonne idée.

 

Marjorie aime toujours Tibère et ne sait plus trop pourquoi elle veut le quitter. Certainement parce que le sexe de son compagnon lui fait peur et qu’elle préfère les sex-toys. En même temps, « la plus grande preuve d’amour qu’on [peut] donner à un homme, c’est de le quitter. » Après un échange violent, Marjorie se brûle et doit aller à l’hôpital. En rentrant, elle rencontre Gauthier Volvic, médecin et ministre des Affaires étrangères en perdition (toute ressemblance…). Volvic suit Marjorie et se voit bientôt obligé de changer la couche de la fille que Marjorie a eu avant Tibère. L’enfant a neuf ans.

Oui, c’est n’importe quoi. Mais en termes de critique littéraire, on dira plutôt que Jauffret fait dans l’absurde et le farcesque. Parce qu’assurément, le livre cherche à faire rire. En vain. Fumer un joint d’herbe avec une page des œuvres complètes de Balzac dans la collection de la Pléiade ? On connaissait les pages des Cahiers du cinéma utilisées comme papier toilette dans l’inepte Doberman de Jan Kounen, et c’était déjà très bête. À moins que l’humour ne se cache dans les appellations données au sexe de Tibère, « un Jack l’Éventreur dans le brouillard d’une rue de Whitchapel à la fin du XIXe siècle » ? Non plus. Par contre, c’est vrai que c’est effrayant – mais pas drôle – et on comprend que Marjorie s’interroge désormais sur les raisons qui l’amenaient, avant de se consacrer à sa collection de sex-toys, à trouver ce sexe « sympathique jusqu’à lui lécher le museau. » Mon Dieu…

Gode save the Queen

Que s’est-il passé ? Bien sûr, les romanciers ont le droit de s’octroyer des petites récréations. Mais elles ne sont généralement pas publiées. Même si Tibère et Marjorie ressemble à du Jauffret dans son traitement du couple et de l’impossible ou solitaire sexualité, on ne retrouve rien de la verve de l’auteur de Lacrimosa tant, au profit du guignolesque, il bâcle son style et ne fait aucun effort, préférant enchaîner les phrases toutes faites, les scènes préfabriquées et les situations banales malgré la tentative loufoque : « Il aurait pu le1 sauter toutes les deux heures dans le réduit du couloir où les agents de surface rangeaient leurs instruments de ménage, comme la première stagiaire venue. » Ou encore : « Il espérait que cet incident avait fait fondre la glace qui obstruait sa vulve et que seuls les godes parvenaient à percer. Il regrettait que sa queue ne soit pas un brise-glace. »

S’il cherche à déranger, Jauffret n’arrive, cette fois-ci, qu’à nous gêner : on a un peu honte pour lui qui fut jusqu’à présent un brillant écrivain, un romancier unique. Entre une digression sur la masturbation comme méditation ou le verlan comme langue noble, Tibère, Marjorie, le mégalomane et perdu Volvic, mais aussi une poignée de personnages secondaires (Boris le chauffeur, Gédéon le haut fonctionnaire, etc.) s’escriment sans succès à faire de Tibère et Marjorie un roman. Au mieux c’est une pochade qu’il est inutile de prendre au sérieux. Alors on attendra le prochain Jauffret avec impatience.

Tibère et Marjorie de Régis Jauffret
Éditions du Seuil
293 pages
Crédit photographique : Damia Lion, éditions du Seuil

  1. Oui, le et non la, parce que le personnage imagine qu’un de ses collègues de bureau est une femme. []

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