Parution le 04 novembre 2010

Publié initialement en 1931, Gog est de ces romans méconnus dont la (re)découverte étonne et oblige à nous questionner sur les raisons qui sont à l’origine de la reconnaissance. Pétri de mauvaise foi, cynique, parfois ambigu mais très souvent drôle, le texte de Giovanni Papini (1881-1956) est une charge parodique contre la société des années 1920. Le livre n’a pas pris une ride, ce qui explique pourquoi les éditions Attila ont eu la bonne idée de le republier. Bien des travers de notre époque surgissent comme des palimpsestes et font de Gog un roman intemporel appartenant à la tradition carnavalesque. Rien que ça.

Gog est un « monstre », un individu « mal bâti »1, que l’auteur rencontra dans un asile alors qu’il rendait visite à un ami poète interné. Quelques temps avant de disparaître, Gog remit à l’auteur un manuscrit (« c’est donc en tant que document » que ce livre est publié…) racontant son histoire. Après avoir fait fortune dans le Chicago des années 1920, Gog se retira de la société. Il parcourut le monde « pour découvrir et pour jouir » et ainsi dilapider les trois quarts de sa fortune afin de répondre à son vif désir d’aventure et sa soif de connaissance. Mais cette louable entreprise fut décevante car Gog n’a rien d’un humaniste. Au contraire, Giovanni Papini l’utilise comme un exemple duquel on tire une morale, le but étant de « faire servir le mal de Gog au bien de tous ».

Gog se présente comme une succession de tableaux et de portraits allant de « la chirurgie morale » à « l’industrie de la poésie », en passant par des visites à Bernard Shaw, Sigmund Freud ou encore Lénine. Il n’y a pas, de fait, de narration globale ; aucun réel lien d’enchaînement entre chaque tableau. Cette construction profite à l’absurdité de ce roman s’attaquant à l’inquiétante absurdité de ce début de XXe siècle. Un roman, démesuré comme son héros, qu’il faut lire au second degré, celui du rire. Car Gog est une parodie du progrès et une attaque frontale des idées préconçues que celui-ci véhicule.

Candide de l’ère industrielle

Le livre débute avec le tableau des « chefs-d’œuvre de la littérature » que Gog se fait conseiller. Après leur lecture, sa conclusion est sans appel : « il est très probable que, d’ici un siècle, personne ne se consacrera plus à une industrie aussi arriérée et d’un aussi maigre rapport. » Le ton est donné. La musique et les autres arts ne trouveront pas davantage grâce à ses yeux. Concernant les illustres personnages rencontrés, l’attitude de Gog à leur égard est toujours surprenante : ces personnalités lui sont plus ou moins sympathiques en fonction qu’elles le sont ou non pour nous. Inversement, pourrait-on dire. Ainsi, si la rencontre avec Henry Ford enchante Gog, c’est parce qu’il s’y cache une féroce et caustique critique du fordisme et de son aspect quasi totalitaire.

Mais parfois, malgré l’ironie lisible sous le ton satisfait avec lequel Gog raconte ses aventures, on peut plus clairement lire la satire, notamment lorsque l’achat secret d’une République met en lumière la modernité du propos : « Les chambres continuent à légiférer, librement en apparence ; les citoyens s’imaginent toujours que la République est autonome et indépendante et que le cours des choses dépend de leur volonté. Ils ne savent pas que tout ce qu’ils ont l’illusion de posséder […] dépend, en dernier ressort, d’un étranger qui leur est inconnu, c’est-à-dire moi. » Gog est bien un livre à ne pas prendre à la légère.

Certes, la plupart du temps, ces audaces et ces provocations en appellent à notre raison et sont distillées dans ce but. Seulement, parfois, derrière les agressives attaques envers les conventions, la morale et la société des années 1920, se cache une autre raison qu’il ne faudrait pas négliger. Ne serait-ce qu’à ce titre, Gog est un roman carnavalesque tel que l’a défini Mikhaïl Bakhtine ; une tradition romanesque initiée par Rabelais avec qui le livre partage nombre de points communs (le roman est cependant plus rabelaisien dans sa construction et son aspect parodique que dans sa langue). D’ailleurs, le système intertextuel ayant cours ici mériterait d’être étudié plus en détails. Qu’il s’agisse de la réécriture de Montaigne, avec le portrait du domestique cannibale repenti, ou lorsque l’on envisage Gog comme un Candide de l’ère industrielle mené par un capitaine d’industrie aux désirs absurdes d’omniscience, Giovanni Papini souligne avec ironie les défauts d’un monde déjà rongé par le capitalisme.

Gog de Giovanni Papini
Traduit de l’italien par René Patris
Dessins de Rémi
Éditions Attila
289 pages
Crédit photographique : éditions Attila, éditions Gallimard

  1. Il est aussi un personnage évoqué dans La Brigade chimérique… []

Une réflexion sur “Gog de Giovanni Papini – Gargantua milliardaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *