Parution le 20 janvier 2011

Raph Daimler ressemble à « un détective privé dont les affaires ne marcheraient pas très fort », un personnage échenozien1 sous bien des facettes, mais traité sur un ton bien plus absurde et onirique. Le livre est construit en segments racontés au présent, comme s’il s’agissait des notes d’un enquêteur (ou d’un écrivain), pensées personnelles de Daimler mises à part. De fait, le lecteur est face à un puzzle, parfois confus, souvent très drôle. Paru en 1988 chez Gallimard, Daimler s’en va est réédité aux éditions de La Table Ronde en cette rentrée de janvier. Et c’est plutôt une bonne nouvelle.

Daimler tombe amoureux d’une fille qui le quitte pour partir aux Barbades anglaises. Pour le consoler, Uri Geller se propose de tordre une fourchette, puis un psychiatre lui vole les photos de l’être aimé. Dépressif, Daimler rêve qu’il est poursuivi par un œuf au plat géant. Ce n’est pas la grande forme pour Daimler qui ne fait à peu près rien de ses journées. « Daimler va acheter des croissants. Daimler regarde le journal télévisé. Daimler va au restaurant. Daimler mène une vie normale. – C’est hallucinant, pense-t-il. » Daimler aimerait faire quelque chose de sa vie, peut-être écrire. Mais bientôt, de sa fenêtre, il voit un autre Daimler flotter dans les airs. Après un moment d’hésitation, il le fait entrer. L’erzats de Daimler a les yeux rougis, un filet de sang aux lèvres. Daimler est mort.

Vie et mort du personnage

Entre en jeu Bonneval. « Depuis que Raph (Raphaël Daimler, dit Raph, ou Daimler, mais rarement Raphaël) était mort, j’avais pensé à lui de temps en temps mais j’avais surtout rêvé une fois de lui : nous déjeunions ensemble dans les jardins de Babylone. » Lorsque Daimler meurt – s’en va, donc –, son ami Charlie Bonneval décide d’en faire le portrait, d’apporter un éclairage nouveau sur le personnage. Pas facile. Du coup, il s’agit davantage d’une tentative de portrait, d’un tableau éclaté, d’une esquisse. Notamment grâce à une lettre que Bonneval, lecteur du Chasseur français, reçoit quinze jours après le décès (précaution prise par Daimler) de son ami. Une longue lettre cocasse et posthume pour dire « au revoir à quelqu’un » et où Daimler explique qu’il s’en est allé pour considérer le monde d’un peu plus haut, mais aussi parce que les gens l’ennuient. Le lecteur perçoit également entre les lignes que la vie que Daimler menait le décevait car elle ne s’adaptait pas à ses velléités, disons artistiques.

« Il était peut-être venu à l’esprit de Raph qu’à ce point précis de sa vie, mourir était pour lui la dernière aventure qu’il ait à sa disposition. » Oui, mais une aventure littéraire. Car Daimler est un personnage de roman, présent en tant que tel dans le livre. Comme le dit Bonneval, là où il est maintenant, il doit « échanger ses souvenirs avec Arsène Lupin, le capitaine Achab, Gatsby le Magnifique et Joseph K. Une fichue équipe. » En un sens, Daimler est mort de ne pas avoir été bien « utilisé » par l’auteur (par Bonneval ?). Hypothèse faisant apparaître Daimler s’en va non pas seulement comme une histoire d’antihéros de notre temps, mais également comme une astucieuse mise en abyme de l’écrivain et de son rapport au personnage.

Daimler s’en va de Frédéric Berthet
Éditions de La Table Ronde
128 pages
Crédit photographique : Damia Lion, éditions de La Table Ronde

  1. Jean Echenoz qui dernièrement sur l’antenne de France Inter recommandait vivement la lecture du roman de Frédéric Berthet, mort en 2003. []

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