Les déceptions Modiano et Roth (encore), le retour triomphal (mérité) de Houellebecq, l’expérimentation formelle qui se fait une place, l’Histoire moins omniprésente… Mais l’année 2010 fut principalement marquée par une tendance forte, incontournable : le « roman d’entreprise ». Un nombre considérable de textes ont autopsié le monde du travail et les souffrances du travailleur. Conjoncturel ? Pragmatique ? Peut-être, mais nécessaire politiquement et sociologiquement, ne serait-ce qu’au regard des crises et des drames qui ont secoué notre société. En s’emparant du destructeur bouleversement qui s’opère depuis des années au cœur de l’entreprise, le roman révèle certains symptômes du malaise psychosocial de notre temps, avec plus ou moins de réussite.

Dans cette première partie du classement des livres de l’année, outre la présence du « bon » Jauffret de l’année et du meilleur roman 2010 consacré au monde du travail, il est principalement question d’éditeurs. La présence de deux romans parus chez Minuit consolide le prestige de l’emblématique maison au cadre bleu, tandis que la position d’Arnaud Cathrine, même à la dixième marche, souligne l’importance grandissante des éditions Verticales (Maylis de Kerangal, François Beaune, Hélène Frédérick…). Un classement, donc. Forcément subjectif.

10 – Le Journal intime de Benjamin Lorca d’Arnaud Cathrine

Très beau livre à quatre voix sur le deuil, l’absence et le souvenir, Le Journal intime de Benjamin Lorca est l’histoire en pointillé d’un écrivain n’ayant jamais réussi à se débarrasser du dégoût de vivre. Mais au lieu de s’attarder sur ce mal-être qui contribuera à sceller le funeste destin de Benjamin, Arnaud Cathrine tourne autour de son personnage et le tue avant même l’entame du roman, permettant ainsi au lecteur de ne concevoir que sensiblement, c’est-à-dire par touches successives, sa propre vision de Benjamin Lorca.

Participant chacun leur tour à l’élaboration romanesque du personnage Benjamin Lorca, entité absente se fondant dans le texte à la manière d’un puzzle éparpillé, les quatre narrateurs du récit mettent en lumière le polymorphisme d’un sentiment amoureux asexué. Puisque Benjamin était un perpétuel adolescent égaré et insaisissable, mais également « la pudeur », « la douceur incarnée » ou bien « un ainé », celui qui « régente », l’amour que ses proches lui ont porté est variable, toujours aussi fort, mais jamais identique. Et il en va de même pour la douleur que son décès leur procure

Certes, les lecteurs d’Arnaud Cathrine pourraient être déçus par le systématisme de sa construction narrative : à l’instar de ses deux derniers romans, chaque partie est prise en charge par un narrateur différent qui couvre ainsi une période du récit. De même, on retrouve dans ce nouveau roman les mêmes thèmes que dans les précédents opus (le deuil, les sentiments kaléidoscopiques, la famille). Mais cela n’a aucune importance tant Le Journal intime de Benjamin Lorca est un livre touchant. Car c’est en effleurant qu’Arnaud Cathrine écrit, sans pesanteur, sans insistance, révélant la pureté d’un lien tout en suggérant la possibilité d’une trahison. À l’image du journal de Benjamin, son roman n’omet rien « des rancunes, des tombes, des colères », mais conserve au final la beauté inhérente aux amours défuntes et nous atteint de façon à ce qu’on ne l’oublie pas de si tôt.

9 – Dans la cathédrale de Christian Oster

Chaque roman de Christian Oster est un petit bijou d’humour et d’incongruité narrative où se développe une forme de non romanesque au profit d’un héros débarrassé du carcan de la psychologie (littéraire), un héros agissant sans rendre de compte, exprimant un nombre minimal mais nécessaire d’idées. Dans la cathédrale ne déroge pas à la règle. Le livre mêle avec brio le paradoxe narratif comme d’autres textes usent tristement d’artifices. Ce nouvel opus est drôlissime, pour peu que l’on goûte à cet humour si particulier (si « minuiesque »). Un humour de situation, comme il en va du comique du même nom, où la banalité absolue surprend pour notre plus grande joie de lecteur.

Les situations et les personnages ne sont ici qu’une apposition d’événements banals, liés entre eux par le hasard. Seul mode opératoire du roman, ce hasard crée le récit des pérégrinations du héros qui fera des tours de moissonneuse-batteuse avec un nouvel ami agriculteur, ira récupérer une robe de mariée verte, fera réparer un vélo, aura un rhume, tombera amoureux et rencontrera un épicier, « un homme petit, bondissant et barbu, mais qui n’était pas strictement un nain. »

Quel est le propos ? Que dit le livre ? Ces questions se révèlent secondaires puisqu’il s’agit d’un roman, presque un exercice, tendant vers le pur plaisir de lecture. Ce n’est pas que Dans la cathédrale ne contienne rien d’autre, c’est juste que cela suffit. Lire qu’« Andrieu lisait beaucoup pour quelqu’un qui allait se marier », voilà qui nous contente amplement.

8 – Enlèvement avec rançon d’Yves Ravey

Faux polar mais vraie machination, Enlèvement avec rançon est un roman qui surprend en jouant avec les faux-semblants, les non-dits et les ellipses narratives ; un livre où les personnages, antihéros par excellence, ne sont pas si amateurs que ça, où un véritable rapt révélera des intentions cachées. L’effet de surprise – d’illusion – d’Enlèvement avec rançon en fait un livre épatant.

Le texte se présente comme un roman noir tout ce qu’il y a de plus classique. Deux frères s’improvisent voyous à la petite semaine et, même si leur plan paraît solide, le lecteur ne peut envisager que tout se passera bien tant l’amateurisme suinte de chacune de leurs actions, de chacun de leurs choix. D’autant que quelque chose cloche dans leur relation : des tensions se révèlent peu à peu, des divergences de caractère et de gestion de la pression, des petits riens sur lesquels le texte ne s’attarde pas mais qui installent le doute.

Tout au long de l’histoire, le déséquilibre entre Max, narrateur soupçonneux et stressé, et Jerry, baroudeur prêt à se salir les mains et apparent cerveau de l’affaire, augmente et crée un trouble chez le lecteur qui lit forcément leurs péripéties au premier degré. Mais le remarquable roman d’Yves Ravey contient un petit côté Meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie tant il s’amuse de l’implicite, de l’imagination et des fantasmes du lecteur. Si bien que ce dernier, une fois le livre achevé, n’aura qu’une seule envie : le relire et voir avec délectation à quel point il a, lui aussi, été manipulé.

7 – Sévère de Régis Jauffret

« C’est l’histoire de la bergère et du prince. » Une histoire d’amour, donc, pour le moins particulière entre un grand banquier et une « demi-mondaine » fascinée par le monde de l’argent. Vénale ? On ne pourra jamais savoir. C’est ce que soulignèrent les réquisitoires du procès1, mais ici, chez Jauffret, ce ne semble pas être le cas, tant la maîtresse affirme son amour à l’égard de son amant, voyant dans le million de dollars que Stern lui donna avant de le lui reprendre, non pas une somme d’argent – le prix exorbitant d’ « une passe » –, mais la promesse puis la fuite d’un amour.

Depuis Univers, Univers, on connait l’intérêt que Jauffret nourrit pour la psychologie féminine. Ici aussi, il entre dans le cerveau de son personnage féminin pour narrer ses mouvements, son fonctionnement, tout en le débarrassant des écueils et des clichés. Dans un style sec, bref, incisif, sans effets, sans excès, prenant en charge l’histoire avec une neutralité apparente, se fondant dans une structure narrative d’une grande habilité où le présent appelle le passé, le passé convoque le présent, Jauffret peint cette relation à travers les yeux de Cécile Brossard. En utilisant la première personne du singulier, il dépouille son livre des répercutions médiatiques que connut l’affaire Stern. Son génie est là : transformer le récit de ce fait-divers en rien d’autre qu’un… roman de Jauffret.

Depuis quelques semaines, Régis Jauffret fait l’objet d’une plainte de la famille Stern qui demande le retrait du livre, sept mois après sa publication. Plusieurs écrivains s’insurgent. Rhinocéros aussi.

6 – Nous étions des êtres vivants de Nathalie Kuperman

Véritable œuvre romanesque, ambitieuse et maîtrisée, qui réussit là où d’autres ont échoué, Nous étions des êtres vivants est une photographie sombre et alarmante de l’entreprise d’aujourd’hui. Un monde d’incertitudes (sur l’avenir du groupe, sur la survie des emplois ou le lieu du nouvel emplacement) ; un milieu où les salariés sont utilisés malgré eux dans des jeux de pouvoirs dont ils ignorent plus ou moins les finalités ; un système où on peut sans le vouloir « donner des noms » et où, dans les propos des dirigeants, « sous chaque phrase sourd la menace ». La liste des néfastes caractéristiques de l’entreprise telle que la décrit Nathalie Kuperman est longue, car la romancière n’oublie rien, n’épargne personne, évitant de fait tout manichéisme simpliste.

Chaque chapitre est pris en charge par un personnage ou par le « chœur » des salariés comme une succession de monologues qui vont s’étirer au fil du livre, laissant percer des bribes de folie à mesure que la souffrance psychologique augmente, jusqu’à ce que les voix s’éteignent, remplacées par d’autres. La polyphonie ainsi obtenue est étourdissante. Nous étions des êtres vivants est avant tout un roman sur les vies des salariés à travers plusieurs portraits, au début un peu stéréotypés, avant d’évoluer, de prendre de l’ampleur. La finesse qu’emploie Nathalie Kuperman pour dessiner ses protagonistes est remarquable et le roman se révèle particulièrement intelligent dans les jeux d’oppositions et de parallélisme renvoyant à la schizophrénie capitaliste.

Mais ce qui permet au livre de se distinguer, c’est sa remarquable construction sur le modèle de la tragédie antique. Plus encore que la recherche stylistique et la vitalité des dialogues, Nous étions des êtres vivants trouve sa puissance romanesque dans ce système de réécriture, et ce, dès les toutes premières pages – cet angoissant incipit où les employés attendent le début d’une réunion – qui font l’effet d’un lever de rideau. Bien que le livre soit scindé en trois parties suivant les tristement habituels mouvements sociaux d’une entreprise (Menace, Dérèglement, Trahison), c’est bien à travers la retranscription de la tragédie de la précarité – et la présence du chœur est, en ce sens, révélatrice – que l’histoire de ces hommes et de ces femmes est prégnante. LE « roman d’entreprise » de cette année 2010.

Crédit photographique : Damia Lion, éditions Gallimard, éditions de Minuit, éditions Verticales, éditions du Seuil

  1. Février 2005, le richissime banquier Édouard Stern est retrouvé mort dans sa combinaison de latex, assassiné par sa maîtresse, Cécile Brossard, d’une balle dans la tête. Étalées durant plusieurs semaines dans les médias, la vie et les mœurs de l’homme d’affaire intriguent, fascinent, dégoûtent : sadomasochisme, collection d’armes à feu, comportements financiers extravagants… Printemps 2009. À la demande de Jérôme Garcin, Régis Jauffret couvre le procès de Cécile Brossard pour Le Nouvel Observateur. Au départ peu intéressé par l’affaire, mais très vite intrigué par cette femme assise au banc des accusés, l’idée d’un roman point. []

4 réflexions sur “Notre top 10 de l’année – Première partie : de 10 à 6

  1. Merci Sébastien. Les 5 premières places seront en ligne le mardi 14 décembre.

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