Les déceptions Modiano et Roth (encore), le retour triomphal (mérité) de Houellebecq, l’expérimentation formelle qui se fait une place, l’Histoire moins omniprésente… Mais l’année 2010 fut principalement marquée par une tendance forte, incontournable : le « roman d’entreprise ». Un nombre considérable de textes ont autopsié le monde du travail et les souffrances du travailleur. Conjoncturel ? Pragmatique ? Peut-être, mais nécessaire politiquement et sociologiquement, ne serait-ce qu’au regard des crises et des drames qui ont secoué notre société. En s’emparant du destructeur bouleversement s’opérant depuis des années au cœur de l’entreprise, le roman révèle certains symptômes du malaise psychosocial de notre temps, avec plus ou moins de réussite.

Ce top dix des livres de l’année s’achève avec les cinq romans qui nous ont procuré les plus grands plaisirs de lecture en 2010. Toujours aussi subjectif – faut-il encore le préciser ? –, ce classement souligne également la variété de l’édition française, malgré les sirènes du formatage. Sur le podium : un retour gagnant, une valeur sûre et un premier roman bluffant de maîtrise. Les précédent deux « jeunes » romanciers ayant auparavant marqué les esprits avec des textes aujourd’hui incontournables. Deux romanciers qui, cela ne fait plus aucun doute, sont là pour un moment.

5 – Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants de Mathias Enard

Attendu après l’impressionnant Zone, Mathias Enard change de cap et nous surprend avec Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, très beau texte orientaliste où, en mêlant l’Histoire – celle de Michel-Ange – à la fiction, en introduisant l’éventualité d’un amour exotique dans la vie du sculpteur florentin, l’auteur offre un roman au style élégant, fin et sensible, pourvu d’une narration exécutée par touches délicates.

Au-delà du plaisir que le lecteur, amateur d’art ou non, peut ressentir à la découverte des aventures stambouliotes de Michel-Ange, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants interpelle le mythe, l’imaginaire et le fantasme à la manière du Salammbô de Flaubert. Le voyage, les riches et équilibrées descriptions, le caravansérail, les danses androgynes, tout concourt au ravissement des sens. Et le trouble que ressent Michel-Ange face à ces beautés, proche, par procuration, de celui qui gagne le lecteur, semble être le miroir du plaisir que fut l’écriture de ce texte par son auteur. En cela, le roman de Mathias Enard est déjà une réussite.

« Puisque ce sont des enfants, parle-leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges, mais n’omets pas de leur parler d’amour et de choses semblables. »1 Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants est également une réflexion sur l’art de conter. Les nombreux et très beaux chapitres qui s’intercalent dans le récit pour faire entendre la danseuse, telle Shéhérazade, narrer à un Michel-Ange prostré contre son corps, silencieux, « fermé comme un coquillage », des contes et des légendes des princes de l’Orient, sont autant de conseils donnés à l’écrivain afin qu’il réussisse à raconter son histoire de sultan, de guerre, d’amour et de voyage. Ce que Mathias Enard réalise brillamment.

4 – Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet d’Antoine Bello

Après Les Falsificateurs (2007) et Les Éclaireurs (2009), deux immenses romans géopolitiques qui nous avaient tenus en haleine, on était impatient de savoir si Antoine Bello pourrait s’inscrire dans la durée. Le suspens ne fut pas long. Avec Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet, il nous prouve qu’en matière d’habileté romanesque et d’intrigue obsédante, les romanciers français peuvent sans problème concurrencer les spécialistes américains, voire les dépasser en y ajoutant un savant propos sur le métier de romancier.

Outre une réflexion sur le processus d’écriture2, l’intrigue d’Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet est prétexte à une plongée dans l’univers du roman policier. Si Achille, le personnage principal,  mène les débats malgré le fait que chaque matin, les souvenirs de la veille s’évaporent, c’est avec l’aide d’Agatha Christie, ou plutôt de sa connaissance encyclopédique d’Agatha Christie : les livres de la Britannique lui servent de grille de lecture ou de détecteur de mensonges.

De fait, en utilisant les règles du roman policier, Achille introduit le livre dans le livre, expose les structures et les astuces narratives en plein jour, sans pour autant dévoiler quoi que ce soit de l’issue finale. Mais peu à peu, Christie et son œuvre vampirisent le récit, s’arrêtent d’aider pour confondre. La « fiction Bello » est perturbée par « la fiction Christie », toutes deux prétendant à la réalité : l’une est, comme tout roman, illusion du réel ; l’autre, en tant que parasite, brouille ce réel fictionnel. Puisqu’il est un faux roman policier, l’intérêt d’Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet n’est finalement pas tant de savoir si Émilie Brunet est vivante et, au cas où elle ne le serait pas, qui l’a tuée, mais plutôt quel est l’objet littéraire que le lecteur a sous les yeux. Un tel niveau de virtuosité permet à Antoine Bello de signer à nouveau un texte magistral.

3 – La Carte et le territoire de Michel Houellebecq

Sur certains points, La Carte et le territoire peut paraître légèrement réactionnaire, un peu peureux, à tendance prophétique. Mais comme pertinente photographie de la société contemporaine, le roman est détenteur d’un vrai regard sur la fuite en avant des hommes : il pense le monde et notre époque à la manière des romanciers anglo-saxons, mais avec une forme d’abandon, d’ennui. De ce côté, ce nouvel opus, pessimiste, sombre, désabusé (et drôle), est très… houellebecquien. Après les tours operators, le tourisme de masse et sexuel, ce sont les guides gastronomiques et les Relais et châteaux qui font, ici, l’objet de l’attention toute relative d’un Houellebecq proposant une vision de la France des années 2020 et de son tourisme généralisé à l’ensemble du territoire. L’art et l’artisanat s’y mêlent et s’opposent à la production industrielle.

À la fin de sa vie, les travaux du personnage principal, Jed, seront « une méditation nostalgique sur la fin de l’âge industriel en Europe, et plus généralement sur le caractère périssable et transitoire de toute industrie humaine. » Un travail cherchant à « se faire le symbole de l’anéantissement généralisé de l’espèce humaine », gagnée par un retour au végétal, à la nature. Et si le roman préserve ce que l’on pourrait appeler la veine sociétale de l’auteur d’Extension du domaine de la lutte, La Carte et le territoire se distingue des précédents livres en négociant un virage, ou plutôt une boucle. À travers le personnage de Jed, Houellebecq délaisse un peu la critique sociale pour se recentrer et s’interroger, aux frontières de la métaphysique, sur l’art, la création, la relation au père, l’amour – sur lui ?

Dans La Carte et le territoire, le personnage Houellebecq n’est qu’un accessoire ayant certes une importance indéniable. Par contre, il est intéressant de voir chez Jed s’opérer une nette « houellebecquisation ». Le lecteur peut déceler un parallélisme entre le rapport que Jed entretient avec l’art et le propos du roman, et donc, par extension, avec l’écriture de Houellebecq : un classicisme moderne cherchant à saisir les restes d’un monde qui s’efface peu à peu. Les ultimes travaux de Jed se penchent sur la dégradation de la matière et renvoient ainsi à la décomposition des corps qui hantent le roman : le sien, le corps de son père, celui du personnage Houellebecq. De par cette opposition/fusion des deux artistes, l’important La Carte et le territoire se présente comme un troublant exercice de démultiplication opéré par un incontournable écrivain (le vrai Houellebecq), comme pour mieux se faire disparaître.

2 – Des éclairs de Jean Echenoz

« Fiction sans scrupules biographiques », Des éclairs clôt la trilogie des « vies » entamée avec Ravel (2006) et poursuivie avec Courir (2008). Après le musicien et le sportif, c’est au tour du scientifique, et plus précisément de Nikola Tesla (1856-1943), d’inspirer Jean Echenoz. À la différence près qu’ici, le héros du livre se nomme Gregor, alors que Ravel était Ravel ; Zátopek, Zátopek. Envers du rêve américain – ou plutôt sa version négative face à la réussite des magnats de l’industrie –, Des éclairs est lisible comme une tragédie dans le sens classique du terme : aussi génial soit-il, Gregor semble voué à enchaîner les désillusions et les coups du sort qui annihileront toutes possibilités de reconnaissance.

Chez Gregor, les idées arrivent à cent à l’heure. Mais de cette profusion, il ne tire rien, incapable qu’il est de s’arrêter sur l’une d’elles pour la développer et la faire fructifier : rayons X, radio, néon, radar, missiles, etc., les dépôts de brevet se succèdent mais n’aboutissent pas. Afin d’imposer ses brillants travaux, Gregor multiplie les conférences et les démonstrations spectaculaires, à grands coups de cymbales et d’effets pyrotechniques. Dans un premier temps, succès populaire et mondain conquis, on se l’arrache, ce qui ne plaît guère à la communauté des chercheurs qui supporte mal que la science soit à ce point théâtralisée. De fait, ses confrères s’escrimeront à dénoncer l’escroquerie, l’imposture. Et, c’est vrai, on peut se poser la question tant les interventions de Gregor sont assez proches des spectacles de magicien. En insufflant subrepticement ce petit doute, en ajoutant à la certitude du génie de Gregor ses possibles prestidigitations, Echenoz adoucit le tragique de cette vie atypique et équilibre avec brio son roman.

D’ailleurs, ce serait une erreur de penser que Des éclairs est un livre sombre racontant une existence malheureuse, car ici comme toujours chez Echenoz, tout est dit avec humour, dans un ton faussement innocent, créant le décalage en s’appuyant sur une connivence avec le lecteur faite de clins d’œil, d’ironie ou de second degré. Tout le talent d’Echenoz est là : basculer, sans difficultés, sans séquelles, du tragique au trivial en préservant la cohérence du texte. Dense et grave, mais aussi léger et universel, Des éclairs est incontestablement un superbe roman.

1 – HHhH de Laurent Binet

Le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich. « Himmlers Hirn heißt Heydrich ». HHhH. Reinhard Heydrich fut certainement ce que le régime nazi proposa de pire : réputé l’homme le plus dangereux du Reich, à l’origine de la création des Einsatzgruppen, il fut chef de la Gestapo, chef des services secrets, l’un des planificateurs de la Solution finale. Installé à Prague où il poursuit sa cruelle entreprise, il devient la cible prioritaire de la résistance tchécoslovaque. Et l’opération Anthropoïde s’organise. HHhH est le récit de cette opération montée depuis Londres par le gouvernement tchécoslovaque en exil. Deux jeunes parachutistes, Gabčík et Kubiš (un Tchèque et un Slovaque), sont envoyés à Prague afin d’assassiner Heydrich. Après plusieurs semaines d’attente, se déplaçant de cachette en cachette, ils parviennent enfin à trouver l’occasion de passer à l’acte le 27 mai 1942. Suite à l’attentat, Heydrich meurt le 4 juin 1942 d’une septicémie foudroyante.

Ainsi, les personnages de ce roman ont existé. Le problème auquel Binet est confronté est celui de la restitution. Or, le procédé d’écriture qu’il utilise est pour le moins singulier. Guidé par une scrupuleuse rigueur, soucieux de ne rien dire qui ne puisse être vérifié ou vérifiable, Binet propose dans HHhH une réflexion sur le rapport entre réalité et fiction – entre Histoire et roman – qu’il mêle au récit de l’opération Anthropoïde. Chaque élément narré est pesé, justifié, questionné, dans un but clair, toujours privilégié : restituer avec justesse l’Histoire (ce qui s’est réellement passé) dans un roman (qui « fictionnalise »). Position ô combien complexe qui donne lieu à de multiples questionnements au sujet de la démarche d’écrivain (questionnements faisant partie intégrante du roman).

De fait, Binet est lui-même élément du livre. Il n’hésite pas à expliquer ses choix, à trouver des origines à sa démarche : son service militaire en Slovaquie, sa relation avec son père, son intime attachement à la Résistance, sa romantique fascination pour Prague, etc. Ainsi, plus qu’un roman, HHhH est le journal de l’écriture du roman. Mais au lieu de lester le texte, le rendre illisible, les scrupules de l’écrivain apportent du volume au livre, adjoignent énormément d’intelligence, et n’entravent en rien le récit de cette douloureuse mais passionnante opération Anthropoïde. Un roman en tous points exemplaire.

Crédit photographique : Damia Lion, éditions Grasset, éditions de Minuit, éditions Flammarion, éditions Gallimard, éditions Actes Sud

  1. Le roman débute par cet extrait de Rudyard Kipling à qui Enard emprunte son titre. []
  2. En relisant ses notes, Achille se montre critique, soit sur leur intérêt objectif, leur fragilité, soit sur la qualité disons littéraire de leur retranscription, comme si Bello commentait son œuvre en train de se faire. []

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