Jusqu’au 19 décembre 2010, théâtre des Gémeaux puis en tournée

Comme chaque semaine, le président de l’université organise une soirée pour le personnel enseignant. Comme chaque semaine, y assistent sa fille Martha et son mari Georges, enseignant dans le département d’histoire. Il est tard, Georges et Martha rentrent fatigués et éméchés. Ils feraient mieux d‘aller se coucher, mais non, ils restent debout et continuent à boire, car ils doivent recevoir un jeune couple qu’ils ont invité à finir la soirée chez eux. Lorsque Nick et Honey les rejoignent, commence alors une passe d’armes infernale entre les époux qui vont embarquer dans leurs jeux pervers les nouveaux venus.

Le chef d’œuvre d’Edward Albee est un bijou d’écriture finement ciselée et cruellement tranchante. Dans les bouches de Martha et Georges, les mots deviennent aussi bien couteaux que poisons. Dans une mise en scène assez classique, Dominique Pitoiset réunit les personnages dans un salon épuré, où le texte peut dérouler sa mécanique implacable tout à son aise. Servi par une solide distribution, le metteur en scène respecte l’atmosphère vénéneuse de la pièce, dont il met en exergue la noirceur en utilisant habilement l’ironie grinçante de Martha et Georges.

Une lecture inhabituelle

Cette version est d’autant plus intéressante qu’elle révèle une lecture assez inhabituelle de Qui a peur de Virginia Woolf ?. En effet, le plus souvent Martha est présentée comme la dominante dans le duel permanent avec son mari, or, ici, Dominique Pitoiset impose un Georges tellement formidable que son personnage semble rapidement prendre la main et être celui qui, mine de rien, manipule tout le monde. Cette approche fonctionne très bien, elle permet de redécouvrir et de se délecter de certains aspects du texte rarement mis en avant.

Si l’on ajoute un rapport de couple crédible et subtil dans la relation entre Martha et Georges ainsi que de belles prestations des autres comédiens – notamment de Deborah Marique, parfaite potiche nunuche dans le rôle de Honey –, on arrive à une production de Qui a peur de Virginia Woolf ? de très bonne qualité. Mais il y a un « mais ».

Vidéos vides

À deux reprises, brisant le rythme pourtant impeccable des comédiens, la pièce est interrompue pour laisser place à des projections vidéo sur un écran en fond de scène. Dans les deux cas, la caméra se promène longuement dans les couloirs vides d’une université – la première fois les portes des salles principales sont fermées, la seconde fois, elles sont ouvertes. La symbolique est lourdaude et surtout inutile : pourquoi illustrer ainsi des éléments clairs (les ambitions professionnelles frustrées de Georges) dans le texte et le jeu des acteurs ? Les images n’étant pas assez belles pour se justifier en tant qu’effet esthétique, on est au mieux perplexe devant cet effet redondant, au pire passablement énervé de voir entacher un spectacle qui jusqu’ici se déroulait très bien.

Mais c’est la troisième utilisation de la vidéo qui se révèle la plus désastreuse. Dans l’une des dernières scènes, alors que Martha se lance dans un monologue poignant, Pitoiset nous impose la projection d’images de bougies, accompagnées d’un requiem si fort que l’on entend à peine la comédienne – il devient impossible de suivre ce qui se passe. Au lieu de faire monter l’émotion, le procédé l’annihile.

Voilà un spectacle qui souffle le chaud et le froid : amputé de ses trois passages vidéos, il est très bon, mais avec, il est défiguré. Peut-être la solution est de détourner le regard quand les projections commencent et de se concentrer sur le jeu des comédiens le reste du temps – ils en valent vraiment la peine.

Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee, mise en scène de Dominique Pitoiset, théâtre des Gémeaux.
Avec : Nadia Fabrizio (Martha), Dominique Pitoiset (Georges), Deborah Marique (Honey), Cyril Texier (Nick).
Crédit photographique : Franck Perrogon

Tournée :
– du 5 au 8 janvier 2011 : Théâtre national de Nice, Nice
– du 11 au 13 janvier 2011 : Bonlieu scène nationale, Annecy
– du 18 au 29 janvier 2011 : Les Célestins, Lyon
– les 1er et 2 février 2011 : Scène nationale d’Art et de culture, Narbonne
– le 5 février 2011 :  Centre culturel municipal, Bergerac
– le 8 février 2011 : Le Parvis, Tarbes
– du 15 au 19 février 2011 : Théâtre national de Bretagne, Rennes

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