Parution le 20 janvier 2011

Un an après Choir, Éric Chevillard sort Dino Egger. Toujours aussi intelligent et corrosif, le romancier maintient son exigence d’écriture et déstabilise à nouveau nos habitudes de lecture. Mais pour un bénéfice considérable. Drôle et complexe, décalé et flamboyant, Dino Egger dépasse les limites du roman. Si Platon, Homère, Einstein ou encore Marx n’« avaient pas existé, que serait devenu le monde ? » Dino Egger, lui, n’a jamais existé. Au vu « du vide que son inexistence a laissé dans l’histoire », il ne fait aucun doute que son nom aurait été ajouté à cette illustre liste. Mais non, pas de Dino Egger. Pourquoi ? Quel aurait été l’impact de son œuvre ? Quels bouleversements son existence aurait-elle occasionnés ? Albert Moindre, individu fade et discret, a le mérite de proposer des réponses à ces questions.

Puisqu’il n’a jamais existé, les possibilités qu’offre la vie éventuelle de Dino Egger sont énormes, infinies, et les hypothèses développées par Albert Moindre s’enchaînent jusqu’au vertige (Dino Egger se cachait-il derrière Goethe ou Épictète ? Non, car c’est Goethe ou Épictète qui aurait manqué dans ce cas…), mais se confrontent forcément au principe de réalité, aboutissant au même résultat : rien à la place de Dino Egger. Et lorsqu’il ébauche une histoire, une vraie fausse biographie, Albert Moindre n’arrive pas à dépasser les clichés concernant les êtres de génie (jeunesse tourmentée, absinthe et drogues – on ne peut s’empêcher de penser à Rimbaud ou à tout autre poète maudit). Dans un premier temps, à travers la figure butée et monomaniaque du narrateur, Dino Egger souligne la bêtise, l’étroitesse de certains esprits. Pourquoi s’acharner ainsi ? Quel est le but d’Albert Moindre ? À moins que ce ne soit de notre propre difficulté à appréhender le vide dont il est question. Ou, mieux encore, de celle de l’écrivain…

Se demander où et quand Dino Egger aurait pu être comporte un nombre incalculable de difficultés. D’autant qu’aucune aide n’est envisageable, puisqu’il n’existe aucun témoin de l’(in)existence de Dino Egger, seulement « des mythomanes désireux d’attirer sur eux l’attention » (comme Albert Moindre ?). Les mythomanes inventent. Afin d’établir (et donc d’inventer) une liste des découvertes, des créations, des pensées qu’aurait eues Dino Egger – liste qui s’égrène tout au long du livre et devient de plus en plus loufoque –, Albert Moindre doit frapper sa tête contre le bois de son lit. Il est dans une position proche de celle du romancier : envisager ce qui aurait pu être alors que ça n’a jamais été, c’est imaginer – sortir de sa tête à grands coups contre le lit – une vie fictive, créer un personnage. Peu à peu, Chevillard nous plonge non pas dans les méandres positifs de la création, mais plutôt dans ceux, bien plus anxiogènes, de la difficulté de créer.

Vie et non-vie du personnage

Dino Egger est entrecoupé par la retranscription d’un cahier anonyme que le narrateur, durant ses recherches dans les archives et les bibliothèques françaises, trouve et attribue dès les premières pages à Dino Egger. Il s’agit d’un journal de bord concernant un projet indéfini mené par plusieurs individus et qui nécessite des trombones, une chasse aux phoques, un vélo, l’achat de céleris… Aussi absurde et opaque soit-il, il s’agit d’un « vrai » récit, d’une « réelle » aventure. Peut-être l’histoire du génial Dino Egger débute-t-elle ? Mais le journal s’arrête brutalement et il ne fait aucun doute que Dino Egger continue de ne pas avoir existé. Cette retranscription n’apparaît plus que comme une tentative ratée de roman, un désir inassouvi de rendre possible, envisageable, ce qui n’est pas.

Dino Egger est un conte négatif, l’histoire d’un mythe écrasé par le poids de la réalité. Le livre d’Éric Chevillard est confronté à l’impossibilité – celle d’Albert Moindre – de donner la vie sur le mode conditionnel, de créer à partir de l’absence, du rien. Il s’interroge ainsi, en tant que roman, sur l’incapacité de l’écrivain à écrire une fiction, à travers l’autopsie de l’un de ses poumons : le personnage. Dino Egger ne peut prendre vie qu’au prix de la disparition d’Albert Moindre, dernier rempart empêchant son éclosion. Et contre toute attente, malgré sa futilité initiale, Albert Moindre, démiurge inapte, accepte de se débarrasser de lui-même, de céder au cannibalisme du personnage (« Je lui offre de s’incarner en moi, de prendre possession de mon corps et de ma vie »). Oraison funèbre d’une non-existence dans un style à la fois enthousiaste et éploré, classique et situationnellement décalé, Dino Egger souligne à quel point Éric Chevillard tient une place à part dans le paysage éditorial français.

Dino Egger d’Éric Chevillard
Éditions de Minuit
153 pages
Crédit photographique : Damia Lion, éditions de Minuit

Jusqu’au 23 janvier 20 h, en partenariat avec les éditions de Minuit, Rhinocéros met en jeu trois exemplaires de Dino Egger à gagner en répondant au questionnaire consacré à Éric Chevillard.

5 réflexions sur “Dino Egger d’Éric Chevillard – Être ou ne pas être

  1. J’ai trouvé l’idée du roman très intéressante, le début est époustofflant mais le tout est répétitif à l’excès. Toujours les mêmes idées développées, toujours les mêmes phrases, même si le style est impécable.Dommage, donc.

  2. Merci pour votre message. Je vous suis sur bien des points et comprends ce que vous dites. Peut-être cette répétition gênante est la limite de la démarche formelle – exprimer l’impossibilité de créer ce personnage par la redite -, mais ne pas craindre l’ennui du lecteur est courageux de la part de Chevillard.

  3. pas d’accord avec les critiques sur la répétition lassante : le coup de génie consiste au contraire dans le rebondissement/renversement qui intervient aux 2/3 du livre !

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