Il y a des histoires d’amour qui sortent des conventions. Des histoires où vous ne tombez amoureux ni d’un homme ni d’une femme, mais d’un moment de création artistique. C’est dans cette catégorie rare que se placent les pièces de Nature Theater of Oklahoma. Romeo and Juliet il y a deux ans puis No Dice la saison passée l’avaient montré : la compagnie new-yorkaise crée un théâtre tout à la fois innovant, accessible, drôle, intelligent et interrogeant en permanence les spectateurs comme les comédiens. Oui, tout ça. La troupe expérimente et n’hésite pas à se lancer dans des contrées jusqu’ici inexplorées, bâtissant des spectacles à partir d’entretiens téléphoniques avec leurs proches. Déconcertant ? Certes. Mais surtout hautement jubilatoire, car au-delà de la recherche de nouvelles formes d’écritures et de jeux, ils ont su garder une approche où le plaisir est bien là. Profitant de leur (trop court) passage au théâtre des Abbesses à Paris pour présenter Life and Times episode 1, Rhinocéros a rencontré les deux fondateurs du Nature Theater of Oklahoma. À deux pas de Montmartre, devant un croque-madame pour monsieur et un croque-monsieur pour madame, Kelly Copper et Pavol Liska se sont mis à table pour nous parler de leur travail.

Kelly et Pavol, comment avez-vous commencé à travailler ensemble ?
Pavol : Nous nous sommes rencontrés à la fac en 1992 et nous travaillons ensemble depuis cette époque. J’étudiais la mise en scène et Kelly l’écriture théâtrale. Puis nous avons commencé à faire du théâtre ensemble à New York en 1995, à la fin de nos études.

Vous co-signez toutes vos mises en scène : comment vous répartissez-vous le travail ?
Pavol : Généralement, je suis celui qui cause, qui gère la direction d’acteurs, la chorégraphie et la mise en scène, alors que Kelly s’occupe plutôt de la structure générale des spectacles et les textes. En même temps, Kelly à toujours beaucoup à dire sur ce qui se passe sur scène et moi sur le texte… ce n’est pas une division du travail très stricte. En fait, on travaille tous les deux sur tout.
Kelly : Nous vivons ensemble et nous n’arrêtons jamais de travailler. On parle boulot au petit déjeuner, au déjeuner, au dîner et parfois jusqu’au milieu de la nuit !

Pouvez-vous nous expliquer le concept de Life and Times episode 1, la pièce que vous venez de présenter au théâtre des Abbesses ?
Pavol : C’est notre dernier projet basé sur notre recherche autour de la langue orale, qui avait commencé avec No Dice, puis Romeo and Juliet, Rambo Solo et Chorégraphie. Pour No Dice, j’ai demandé à des personnes de me raconter leur histoire au téléphone, sans qu’il s’agisse d’une histoire en particulier. Ensuite, comme tout le monde dit que dans le théâtre expérimental il n’y a pas de récit ou de structure linéaire, nous avons eu justement envie de raconter une histoire : c’est de là que sont venu Rambo Solo au sujet du film Rambo, et Romeo and Juliet, dont tout le monde connaît la trame.
Nous avons voulu pousser cette démarche encore plus loin en racontant l’histoire d’une personne. Pas une histoire spéciale, mais au contraire, un récit dans lequel tout un chacun pourrait se reconnaître. J’ai donc demandé à une personne de me raconter sa vie et après la première conversation téléphonique, il était clair qu’elle avait encore beaucoup à dire. Nous avons fini par avoir dix entretiens téléphoniques et chacun de ces appels est devenu un des épisodes de Life and Times. Nous avons seize heures d’enregistrement que nous avons retranscrites et théâtralisées.

Dans ce premier épisode, vous avez gardé les tics de langages, les hésitations, etc. : utilisez-vous vraiment l’intégralité du texte enregistré sans le retoucher ?
Pavol : Il y a des retouches, par exemple ce que je dis a été enlevé. Je demandais parfois des clarifications tout en prenant garde de guider le moins possible le récit. Quelques passages ont été coupés, des noms changés : il y a une adaptation, ce n’est pas une démarche documentaire.
Kelly : Nous avons essayé de ne pas arranger le langage, nous ne voulions pas le rendre « plus joli ». Quand Pavol a commencé son travail, nous n’avions aucune idée que cela deviendrait aussi long. Mais quelqu’un nous a offert seize heures de récit, avec une structure narrative complètement inhabituelle : il n’y a pas un début et une fin. Cette forme nous a passionnés et nous avons eu l’idée de chanter le texte. J’ai alors donné le transcript à Rob (Robert M. Johanson), l’un de nos comédiens qui joue de la guitare et du ukulélé – il  s’est mis au ukulélé en cours de route, tout simplement car c’était beaucoup plus facile à transporter en avion qu’une guitare ! Il nous a chanté une première page du transcript et nous avons su à ce moment-là que cela marcherait.

Comment sont organisés les dix épisodes ?
Kelly : Ce qui est intéressant c’est que les dix entretiens téléphoniques ont chacun leur propre structure. Par exemple, quand elle raccroche à la fin du premier, elle dit à Pavol : « La prochaine fois, il faudra que je te reparle de ça », et l’appel suivant commence par : « Alors, où en étais-je la dernière fois ? »
Pavol : C’est un peu comme une série télé, qui commencerait par : « La semaine dernière dans Life and Times… » L’épisode 2 commence par un récapitulatif de ce qui s’est passé dans le premier épisode. À chaque fois, il y a une introduction, « Bonjour, comment ça va ? », cela prend en compte l’aspect relationnel du théâtre. Nous nous sommes intéressés à la dynamique sociale, à la façon de raconter des histoires, et aux raisons pour lesquelles les gens viennent voir du théâtre. Pourquoi y a-t-il un groupe de gens qui décident ce soir-là de payer et venir s’asseoir dans un théâtre et pourquoi y a-t-il un groupe de gens qui font des choses étranges sur la scène de l’autre côté ? Nous avons voulu questionner ce que nous sommes tous venus faire là.

Est-ce que vous réfléchissez beaucoup aux thématiques que vous voulez aborder avant de recueillir des témoignages ou vous laissez-vous guider par les enregistrements que vous obtenez ?
Pavol : C’est un mélange des deux. Nous avons le désir de transformer le matériel recueilli, de le travailler pour le rendre visible, lui donner vie. Certains choix sont guidés par le texte, par les répétitions… Nous avons utilisé des mouvements très basiques pour le premier épisode, car il commence par la naissance, avec un langage simple. Un peu comme James Joyce dans Portrait de l’artiste en jeune homme : le livre utilise au début un langage simple qui se complexifie alors que le narrateur devient adulte.
Nous avons aussi utilisé des éléments qui n’étaient pas connectés avec l’entretien, mais que la liberté du format nous autorisait à mettre en scène. Fondamentalement, je ne suis pas vraiment intéressé par l’histoire de vie de cette personne, c’est un prétexte, une façon d’explorer mon art au sein de cette structure narrative.
Kelly : Par exemple, nous nous sommes inspirés des peintres russes suprématistes pour les ronds, les carrés, mais aussi des couleurs primaires et cela correspond aux perceptions d’un jeune enfant. Nous voulions partir d’un espace blanc, une sorte de tabula rasa : nous avons exploré des choses qui nous intéressaient et qui se sont avérées correspondre avec cette histoire.

Comment réagissent les personnes que vous avez interviewées à la mise en scène de ce qu’elles vous ont raconté ?
Pavol : Pour Life and Times, la personne fait partie du spectacle – elle faisait déjà partie de No Dice, elle y jouait du piano. Elle connaît notre travail. Nous avons su que c’était réussi quand elle nous a dit ne plus y voir son histoire à elle. Et c’était notre objectif : ne pas en faire une biographie de quelqu’un en particulier, mais une histoire avec laquelle le public pourrait s’y identifier.
Kelly : C’est aussi pour cela que nous avons choisi de ne pas la représenter sur scène, il n’y a pas un personnage, au fur et à mesure de la pièce, c’est toute la troupe qui s’approprie le récit.

Et les personnes interviewées pour No Dice qui ne faisaient pas partie du spectacle, quelles furent leurs réactions à la pièce ?
Pavol : Certaines ne sont même pas venues voir la pièce.
Kelly : Ce qui est amusant, c’est que certaines personnes qui n’avaient pas été interviewées et qui ne faisaient pas du tout partie du spectacle sont venues nous voir ensuite pour nous demander : « Tu m’as enregistré ? C’était moi, là ? »
Pavol : Ce sont les personnes qui n’étaient pas dans la pièce qui ont le plus réagi !
Kelly : Rien n’est fait en secret, les personnes sont toujours prévenues si nous souhaitons faire un enregistrement.

Dans toutes vos pièces, les acteurs sont très réactifs par rapport à ce qui se passe dans la salle…
Pavol : C’est parce que pour nous, chaque représentation se fait en fonction du public. Pas parce que nous cherchons à anticiper ce qu’il veut ou à faire en sorte qu’il nous aime à tout prix, mais parce que nous ne voulons pas l’ignorer. C’est ce qu’il y a d’excitant dans le théâtre – sinon, nous aurions tout aussi bien pu faire un film. Mais ce qui nous intéresse, c’est de venir à Paris et de réagir au public parisien et chaque soir est différent. Par exemple, hier soir, Julie s’est arrêtée un court instant de chanter car quelqu’un partait. Il ne s’agit pas de prétendre que ça n’est pas en train de se passer : quelqu’un sort, on le laisse faire ce qu’il a à faire et on reprend ! Il faut gérer ce qui se passe en temps réel. Nous refusons de prétendre que le public n’est pas là, ou que nous sommes dans ce coin du théâtre et eux dans celui-là et qu’il n’y a pas d’interactions. On n’est pas en train de regarder la télé…

Vous venez jouer chaque année en Europe, comment avez-vous développé des liens aussi forts avec les théâtres européens ?
Kelly : Après avoir présenté No Dice à New York en 2007, nous avons été invités dans cinq endroits différents. Les gens se demandaient si ça serait trop américain, trop culturellement marqué, mais ça n’a pas été un problème. Les acteurs jouent effectivement beaucoup avec le public et donc nous avons trouvé des moyens pour que chaque public se sente concerné, touché, même si ce n’est pas sa langue. Et à partir de là, nous avons eu de plus en plus d’invitations pour jouer en Europe et avons même été commissionné pour jouer dans certains théâtres.
Par exemple, Life and Times n’a pas encore été présenté à New York. Nous avons déjà créé le deuxième épisode en Europe et avons bientôt fini le troisième, mais c’est un travail ambitieux qui n’a pas encore trouvé sa place à New York. C’est presque trop ambitieux pour les théâtres là-bas, alors que la façon épique de raconter cette histoire très banale nous est essentielle. Nous allons simplement attendre que les New-Yorkais nous découvrent… quand ils seront prêts !
Pavol : C’est à mettre au crédit de l’Europe d’accueillir des compagnies expérimentales comme la nôtre. Et dans des endroits tels que Vienne, nous jouons dans le théâtre principal de la ville. Je pense qu’aux États-Unis, le public est intelligent et curieux : ce sont les producteurs qui sont timorés.
Kelly : Avant de venir ici, nous avons voulu tester ce spectacle devant un public et le seul endroit où nous avons pu jouer à New York était dans un lycée du Bronx qui utilisait son aire de basket comme un théâtre… Nous avons donc joué sur un court de basket !

Et pour finir, quand pourrons-nous découvrir Life and Times episode 2 à Paris ?
Pavol : Au printemps 2012, probablement encore aux Abbesses.

Tournée européenne Life and Times Episode 1
– 11, 12, 14, 15 janvier 2011 – Théâtre de la Ville – Les Abbesses – Paris, France
– 20, 21 janvier 2011Vooruit – Ghent, Belgium
– 27, 28, 29 janvier 2011Teatro Maria Matos – Lisbon, Portugal
– 5, 6 février 2011DeSingel – Antwerp, Belgium

Crédit photographique : Nature Theater of Oklahoma

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