Parution le 19 janvier 2011

Depuis leur création en 2004, impulsées par un comité d’écrivains comportant, entre autres, Claro, Bruce Bégout, Maylis de Kerangal et Mathias Énard, les éditions Inculte se frayent une place à part au sein de l’édition française en proposant une ligne éditoriale exigeante, sans concession, qui privilégie autant le texte que le design : les couvertures de leurs collections, de nombreuses fois primées, sont remarquables. King County Sheriff ne déroge pas à la règle. Très beau en lui-même (en tant qu’objet), le livre de Mitch Cullin offre un texte puissant, fidèle à sa couverture : autoritaire et saignante.

Le shérif Branches règne à Claude, un patelin du comté de King. Époux aimant, organisant des parties de pêche avec son beau-fils, n’hésitant pas à se déplacer pour parler de son métier aux enfants de l’école et distribuer des ballons, Branches est un personnage ambivalent : violent, froid, possédant sa propre conception de la justice et une morale sinueuse… À travers le monologue halluciné de son narrateur et seul protagoniste, King County Sheriff plonge le lecteur dans la brutalité du West Texas des rednecks et de George W. Bush, une Amérique mythique et crade que l’on dit profonde. Garant des valeurs (positives et négatives) de cette Amérique-là, mais aussi figure métonymique de sa déchéance, Branches est un beauf qui parle à son colt et rêve de sa soirée devant Vidéo gag après une ventrée de burritos préparés par son épouse : « rien ne vaut la télé, la bière et Mary à côté pour se consoler d’une triste journée de boulot. » Et la journée du shérif du comté de King s’est terminée dans le sang.

Au-delà du stéréotype, au-delà d’une apparente forme de folie, Branches demeure tout d’abord insaisissable pour le lecteur. Aucunement raciste, mais détestant les Mexicains ; aimant follement ses chiens1, mais les traitant avec cruauté ; bon père (de substitution) auprès de Danny, son « fils », son « garçon », mais poussant l’adolescent au fond d’un puits dès que l’échec de son éducation est confirmé. Car, oui, Branches est à la fois shérif et meurtrier et son monologue n’est pas seulement délivré au lecteur pour l’éclairer sur sa personnalité, il couvre également les plaintes de Danny agonisant au fond du puits où il a rejoint les cadavres de deux Mexicains.

Shérif tueur

Branches, tueur psychopathe ? Non, pas vraiment, bien qu’il fasse indéniablement preuve d’une forme de schizophrénie. Si Danny a fini dans un puits, c’est parce qu’il a dévié de la voie qui devait être la sienne en devenant un néo-nazi haïssant les noirs, les Juifs, les homos, vénérant la croix gammée et son 9 mm (sa première arme, que lui acheta Branches). De fait, en le supprimant, le shérif « rend justice ». Posté au-dessus du puits, c’est ce qu’il explique à l’adolescent : il va bientôt l’achever parce qu’il ne supportait plus son crâne rasé. Ce soir, il mentira à sa femme. « Demain j’organiserai les recherches. » A-t-il quelques remords ? Oui, car Branches aimait Danny. Mais pas autant que « sa » justice.

Dans King County Sheriff, comme souvent aux États-Unis, la fascination pour les armes à feu est le terreau de la violence. Déjà, Branches oublia les enfantins jeux de cow-boys et d’Indiens dès que sa mère lui acheta son premier colt et lui apprit à tirer sur des silhouettes de bandits. Et on peut présumer que le 9 mm qu’il offrit à Danny entraîna le jeune garçon vers la haine et des cibles bien différentes des siennes. Outre l’apparition des responsabilités de chacun, une dichotomie s’installe – c’est ainsi que le shérif explique les dérives de son beau-fils – entre le colt, symbole de l’Amérique et de ses valeurs, et le Walther PPK de Danny, l’« arme d’honneur des dirigeants politiques », en l’occurrence nazis, avec « l’Aigle et la croix gammée à gauche et à droite de la crosse en plastique. »

Poème noir et rouge

Trop simple pour expliquer et justifier le meurtre. Les germes de la violence se trouvent ailleurs, peut-être pas dans l’Allemagne de la fin des années 1930, mais dans l’Amérique d’aujourd’hui. Le puits au-dessus duquel se trouve Branches est celui qui se situe devant les ruines de la maison où il a grandi et où il avait juré ne plus mettre les pieds. Ce gouffre renvoie le shérif à son enfance, aux nuits passées sur son rebord, seul ou avec son beau-père. Le puits comme métaphore de la mémoire et de l’inconscient de Branches ? C’est en tout cas ici, devant les ruines de sa maison d’enfance, que les souvenirs et les images resurgissent : « Je suis dehors, avec un bidon d’essence et une boîte d’allumettes. » Le feu qu’il mit à la vieille maison, alors qu’elle était habitée depuis par des Mexicains clandestins, était une tentative d’oublier son passé, de se voiler la face, de cacher ce qu’il est. Mais il aura suffi que sa brutalité s’exprime pour que tout réapparaisse (la violence de son beau-père ivrogne, la souffrance de sa mère et la sienne) et que le shérif Branches montre son vrai visage.

King County Sheriff n’est pas seulement un tableau poussiéreux, blanc et jaune, collant, où s’exerce banalement le mal. Certes on pense à l’univers de Cormac McCarthy. Mais si la familiarité qu’entretient le roman de Mitch Cullin avec l’auteur de No Country for Old Men existe bien, elle se situe principalement dans le contraste observé entre la critique de la violence, dans un langage cru et brutal, et la forme choisie : une interminable colonne de vers libres, autant roman que long poème en prose, où la beauté poétique se mêle magnifiquement à la noirceur du récit.

King County Sheriff de Mitch Cullin
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Yoko Lacour
Éditions Inculte
136 pages
Crédit photographique : Damia Lion, éditions Inculte

  1. Il leur parle, les écoute : c’est Suzy, son setter irlandais, qui dénonça à tort les hommes qui cherchaient à l’empoisonner. []

Une réflexion sur “King County Sheriff de Mitch Cullin – Au nom de sa loi

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