Parution février 2011

Enthousiasmante source d’inspiration pour tout un pan de la littérature, le rock est de ces thèmes capables, par excès de passion, de transformer les meilleures volontés fictionnelles en spongieuses banalités. L’écriture rock est une gageure où le nombre des échecs dépasse celui des succès, où même un livre intitulé London Calling peut décevoir. Avec son Brighton Rock(s), recueil de nouvelles publié chez L’Harmattan, François Audouy passe l’épreuve en misant sur des textes générationnels, justes, aux influences équilibrées.

Le héros absolu des personnages de Brighton Rock(s) est Elliott Smith. Image paroxysmique et romantique du loser magnifique, à mille lieues du rocker à succès assumant sa fortune au bord d’une piscine de Beverly Hills, le chanteur américain suicidé et son mal-être constituent le mètre étalon à partir duquel les existences des narrateurs successifs vont prendre forme dans les bars où sévit l’électricité. À la différence près que chez François Audouy, l’espoir, même maigrelet, même trompeur, maintient les personnages en vie : « Gregory respectait à la lettre son rôle de loser, alors que je me sentais moins intransigeant, prêt à changer le scénario si l’occasion se présentait. »

C’est dans un premier temps ce à quoi sert le rock : être le bras d’un désir de vengeance, l’énergie qui déclenche la colère susceptible de passer de l’autre côté de la lose. Dans la nouvelle éponyme, le renouveau rock initié par The Strokes, The White Stripes ou encore The Libertines, cette vague de jeunesse qui déferla au milieu des années 2000, saisit le personnage et lui fait croire à un possible changement de scénario. Avant de s’écraser sur la réalité d’une illusion faite de vapeurs d’alcool.

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Car la principale qualité de ce Brighton Rock(s) est sa justesse, sa lucidité. Derrière leur écriture juvénile, naïve, une écriture qui colle parfaitement à la beauté de la futilité adolescente et rehausse de fait le sous-texte aigre et tranchant, les nouvelles de François Audouy pointent l’écart entre réalité et fantasme rock. Lorsque le factice disparaît et laisse la place aux dérives et aux atermoiements d’une génération, Brighton Rock(s) se pose comme le film d’une jeunesse.

En pointant les groupies H&M et les musiciens éphémères, le recueil n’hésite pas à souligner l’aspect ridicule que peut prendre le mythe du rocker et son autoconstruction, comme dans Adulte ère où le narrateur se compare à Ian Curtis parce qu’il a trompé sa copine dans les coulisses après un petit concert. François Audouy utilise la vacuité de certains caractères pour mettre en lumière, toujours, ceux qui échouent : les sombres romantiques timides éclipsés par les faussaires, les souffrances causées par les sentiments amoureux non réciproques. En cela, Brighton Rock(s) emprunte autant à la littérature qu’au rock, avec Flaubert comme guide.

Et lorsque le livre se termine par des nouvelles où la jeunesse s’enfuit alors que demeure la frustration, où la passion pour le rock devient de la « sympathie », où le souffle s’estompe peu à peu, Brighton Rock(s) apparaît comme un tout cohérent qui nous fait définitivement préférer l’intégrité des perdants à l’évanescence des poseurs.

Brighton Rock(s) de François Audouy
Éditions de L’Harmattan
96 pages
Crédit photographique : Damia Lion, éditions L’Harmattan

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