Album paru le 22 septembre 2010 – critique suivie d’une interview de l’auteur

Sur la petite île de Tee Ville, au milieu de l’océan, vivent les stars. Les vedettes de cinéma, les grands de ce monde, les glamours, les peoples. À Tee Ville, tout le monde il est beau, grâce aux bons soins du docteur Venis, chirurgien esthétique en chef. Tout le monde sauf le fils du gouverneur, l’étrange Chosp, un petit bonhomme tout rond, tout chauve, pourvu de branchies, de petites cornes et d’une queue. Et qui, à la recherche de ses origines, va vivre de grandes aventures.

La couverture, dynamique en diable
La couverture, dynamique en diable

En patois génois, ciospo signifie « moche » (et se prononce « tchosp »). Un nom bien mal choisi pour ce gamin aux grands yeux adorables évoluant dans un univers plutôt hostile de personnes convaincues d’être sublimes. Tee Ville a beau se prétendre habitée par les plus belles stars de la planète, il faut bien reconnaître que ces vieilles peaux tirées sont toutes plus hideuses les unes que les autres et que Chosp, avec sa bouille ronde de personnage de jeu vidéo, est de loin le plus kawaii de la population.

Maltraité par sa famille, ayant pour seule amie Melody, une gamine mal fagotée et férue de sciences, Chosp décide de partir à la recherche de ses origines en éliminant les différentes hypothèses les unes après les autres. Une excuse comme une autre pour s’amuser avec un thème différent du cinéma d’action à chaque album, car c’est la principale référence de l’auteur. Dans le premier tome, les deux héros explorent donc la piste extra-terrestre. Celle-ci n’aboutissant pas, le deuxième est d’ores et déjà annoncé en une sorte de bande-annonce en guise de conclusion, et sera consacré aux films d’horreur.

Délaissant pour un temps sa série phare Sky Doll (avec Barbara Canepa), Alessandro Barbucci a décidé de revenir à ses premières amours, l’humour bon enfant et énergique. Élevé à l’école Disney italienne, connue pour son dynamisme1, Barbucci a fusionné cette fougue avec une inspiration graphique issue du shônen (manga pour garçon, type One Piece) et des influences venues du cinéma en général. Il en ressort une aventure échevelée, jouant à fond la carte de l’aventure et du délire enfantin. Ça ne révolutionne pas le neuvième art, mais c’est enlevé, joyeux et entraînant. On en redemande.

Lors du dernier festival d’Angoulême, juste après une table ronde sur l’influence du manga sur la BD européenne et un surprenant flash mob, Rhinocéros a rencontré Alessandro Barbucci.

Le rhinocéros de Barbucci
Le rhinocéros de Barbucci

D’où vous est venue cette idée d’une île où tout le monde est « beau » ?

Barbucci : Ça me frappait souvent : les stars que l’on voit à la télévision ou dans les magazines ne sont parfois pas simplement moches, mais réellement monstrueuses. Pourtant, entre elles, elles se trouvent belles. Ça fausse complètement les repères. Je me souviens que les photos du dernier mariage de Liza Minnelli m’avaient terrifié : on aurait dit un freak show. Du coup le « grand méchant » de mon histoire est un chirurgien esthétique.

Avez-vous réalisé votre objectif avec ce premier tome ?

Barbucci : Je voulais retrouver le crétin que j’étais à 20 ans, quand j’ai démarré dans la BD. J’avais un style très humoristique, un peu cynique, avec des clins d’œil à l’actualité. Sky Doll m’a permis de me prouver que je pouvais faire de très belles choses, mais la série devient de plus en plus sérieuse, et ça ne me suffit plus. Quand je dessinais les aventures du jeune Donald Duck chez sa grand-mère, une de mes références était Calvin et Hobbes. Je voulais retrouver cet esprit d’été à la campagne, avec des journées interminables pendant lesquelles on part à l’aventure, on découvre un village abandonné. Je voulais de l’herbe, du souffle. Même graphiquement, j’ai cherché à retrouver la manière dont je travaillais à l’époque : j’ai été jusqu’à récupérer le papier  et le format de planche que j’utilisais à l’époque…

Le trait doit tout de même beaucoup au manga, notamment à travers un usage intensif de trames…

Barbucci : Je ne voulais pas forcément utiliser de trames, j’ai cherché une alternative pendant deux mois… et je n’ai rien trouvé de mieux. Dans les mangas, elle s’impose d’elle-même parce qu’elle est le seul moyen de conserver un rythme de production intensif. Dans mon cas, c’était surtout un problème de lisibilité, je trouvais que le noir et blanc fonctionnait mais qu’il manquait de relief. Mais a posteriori je trouve surtout que ça donne l’impression que je voulais « faire du manga », alors que ce n’est pas ça du tout. Finalement, nous avons beaucoup réfléchi avec l’éditeur et nous avons conclu que la suite serait entièrement en couleurs. Nolwenn Lebreton, qui a pris en charge le début du tome 1, colorisera tout.

Vous avez déjà les thèmes des prochains tomes ?

Barbucci : Comme annoncé dans le premier, le deuxième sera sur les films d’horreur. Donc en ce moment, je redécouvre tous les genres : années quatre-vingt comme Poltergeist, classiques comme Amityville, plus anciens encore, notamment les H. P. Lovecraft que je lisais quand j’étais ado, et actuels, ces films très psychologiques, où on ne voit rien jusqu’au twist final… à l’arrivée le style actuel devrait combattre les bons vieux splatter genre Evil Dead. Je crois que je n’aurai pas la place de tout mettre ! Le troisième, lui, sera plus branché grosse aventure à la Indiana Jones et se déroulera sur l’île mystère que l’on voit sur la carte en troisième de couverture. Cette carte se complètera bien sûr au fur et à mesure des albums. C’est un peu ce que fait Julien Neel sur Lou ! et j’aime vraiment ce principe : ça fait vivre l’album et les personnages.

Chosp, t. 1, Le Pouvoir aux moches !, texte et dessins d’Alessandro Barbucci, couleurs de Nolwenn Lebreton, éditions Soleil.

1 Bien qu’ils aient conscience de différences entre les bandes dessinées Disney, les lecteurs français sont rarement conscients des différentes origines de ces œuvres, car jusqu’à récemment les BD mettant en scène Donald Duck, Mickey Mouse et autres n’étaient tout simplement pas signées. Cette désolante habitude a heureusement pris fin, et les noms de grands artistes comme Carl Barks, Keno Don Rosa (pour l’école américaine), Romano Scarpa ou Giorgio Cavazzano (pour les Italiens) ont désormais droit à la reconnaissance qui leur est due. Mais les lecteurs n’ont pas attendu cette décision pour remarquer que les aventures publiées dans Mickey Parade (d’origine cisalpine) sont plus axées sur le délire et la course-poursuite punchy, alors que les aventures américaines publiées dans Picsou magazine s’orientent généralement vers la chasse au trésor ou les aventures familiales plus posées.

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