Parution le 24 février 2011

Fin mai 2010, alors que son Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants n’était pas encore sorti, Mathias Enard embarquait en compagnie d’autres écrivains français à bord du Transsibérien pour relier Moscou à Vladivostok, dans le cadre de l’année France-Russie. Inspiré par ce voyage sous l’auspice de Blaise Cendrars, écrivain qui participa à l’avènement littéraire de ce train avec son poème-fleuve La Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France, Enard imagina un court roman, L’Alcool et la Nostalgie, livre hanté par les mythes et les fantômes d’une Russie ensorceleuse et les souvenirs d’un trio amoureux défunt. Admirable.

Mathias reçoit un coup de fil en pleine nuit : Vladimir est mort. Il part sur-le-champ à Moscou où il retrouve un bref instant Jeanne avant de monter dans le Transsibérien pour accompagner le cercueil de son ami décédé à travers la Russie. Durant ce voyage jusqu’à Novossibirsk, ville près de laquelle se situe le village où Vladimir souhaitait être enterré, Mathias parle au mort et se souvient avec lui du trio amoureux qu’ils formaient avec Jeanne. « Nous étions des poupées russes, nous trois. Emboîtées pour toujours les unes dans les autres, inutiles au-dehors, ouvertes en deux et vides. »

En elle-même bouleversante, l’histoire de cet amour à trois magnifiée par les images d’une Russie grandiose et violente recouverte de neige, est un rêve baigné d’alcool, d’opium et d’héroïne, une onirique visite guidée et historique entre Moscou et Novossibirsk. Chaque arrêt du train est l’occasion pour le narrateur d’évoquer ce qui fait la légende, romantique, unique et douloureuse, de cette Russie éternelle. Anecdotes triviales ou épiques, cavaliers Rouges et Blancs, hommes et femmes pris pour toujours dans les glaces : Mandelstam, le goulag, Ivan le Terrible…

À Ekaterinbourg, ville où furent massacrés le Tsar et toute sa famille, Mathias imagine le gentil petit révolutionnaire moustachu qui emporta dans son camion les corps que l’on venait de tuer : « Il a beau être révolutionnaire et convaincu, (…) il est ému parce que c’est un morceau de la Russie qu’il a dans son tombereau. » Le tombereau de Mathias est ce train dans lequel la dépouille de Vladimir, un bout de sa Russie, voyage jusqu’à sa dernière demeure. Alors, après avoir commémoré ensemble les grandes figures russes, c’est sur eux qu’ils s’épanchent, sur leur trio, leur amour et leur combat.

« Toucher un mythe du doigt »

Lorsqu’après les tergiversations et les paralysies, Mathias rejoignit sa bienaimée à Moscou, c’est Vladimir qu’il rencontra. Ils vivront un temps tous les trois, dans l’opium – ce « mythe » touché du doigt – et l’alcool. La rivalité présente entre les deux hommes se transformera en amitié aux confins de l’amour. Jeanne « ne nous a jamais exclus ni l’un ni l’autre. Nous nous sommes repoussés, toi et moi, face à l’aiguille d’une boussole. » De ce jeu entre hommes refusant d’admettre qu’ils étaient trois dans cette histoire, c’est Jeanne qui sera peu à peu exclue.

L’Alcool et la Nostalgie est composé de mythes et de fantômes, de fantasmes et de morts qui asservissent les vivants, étouffent leurs appels à l’aide. « J’ai compris que la Russie nous mangeait comme un ogre. Tous ces récits, tous ces contes, toutes ces chansons. » Les Tsars et les dictateurs, les romanciers et les poètes, tous les morts de la Russie rêvée suivent ce train – un autre après son volumineux roman, Zone – et le recouvrent d’imaginaire, comme pour noyer des personnages à la dérive dans une dose supplémentaire d’opium. Ce train, métaphore d’un style et d’un rythme envoutants, ne transporte que des cadavres. « Je t’ai perdu Vladimir, j’ai perdu Jeanne aussi et je suis bien seul. L’automne me glace. » Les premiers souvenirs russes de Mathias sont des images de l’au-delà. D’abord la brutale et interminable descente en enfer du métro moscovite. Puis l’émerveillement de Saint-Pétersbourg et les spectres enchanteurs des écrivains évoluant, presque palpables, dans cette beauté blanche et lumineuse.

Les trois personnages sont des fantômes les uns pour les autres, des ombres qui s’approchent et s’éloignent au grès des mythes qu’ils conçoivent. Ce n’est pas Vladimir qui arracha Jeanne à Mathias, mais le fantasme de Russie qu’entretenait la jeune femme. À l’inverse, c’est Vladimir, incarnation alcoolisée de la Russie pour Mathias, qui éloigna ce dernier de Jeanne. C’est Vladimir et l’histoire (du trio, du pays) qui viennent encore, jusqu’au fin fond de la Sibérie où l’accompagne le narrateur, hanter Mathias et l’entrainer aux frontières des mondes.

Enard, de Cendrars à Rolin

Si L’Alcool et la Nostalgie peut se lire comme une réécriture contemporaine et brillante, à la hauteur du modèle, de La Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France de Cendrars (« J’étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares »), le roman est autant un hommage à Olivier Rolin, écrivain voyageur embarqué lui aussi à bord du Transsibérien et dont l’hasardeuse découverte, par le narrateur, fut le déclencheur de l’histoire qui nous est ici narrée : absorbé, illuminé par En Russie, Mathias décide de revendre son original du Panama de Cendrars pour payer son billet et rejoindre Jeanne à Moscou. La découverte de Rolin est l’acte fondateur, celui qui fait passer le narrateur d’un mythe (celui de l’écrivain) à une réalité mythique (l’écriture, la puissance et la beauté de la Russie).

« Ton problème, c’est que tu écris pour boire, et non l’inverse », lui disait Jeanne. Avant Rolin et Moscou, Mathias rêvait d’ « un destin d’écrivain, une vie d’aventure, de plaisir et de liberté sans avoir réellement envie de [se] coltiner l’écriture, le travail. » Vie triste, sans substance, insaisissable. Après Rolin, il y a la Russie, Jeanne et Vladimir, la souffrance et les souvenirs, l’histoire et ses fantômes, tout ce qui fait de L’Alcool et la Nostalgie un livre magnifique.

L’Alcool et la Nostalgie de Mathias Enard
Éditions Inculte
86 pages
Crédit photographique : Damia Lion, éditions Inculte

2 réflexions sur “L’Alcool et la Nostalgie de Mathias Enard – Russie éternelle

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