Parution le 03 février 2011

La (re)découverte tardive de certains romans est parfois vécue comme une injustice tant leur puissance, leur profondeur, leur qualité littéraire auraient justifié qu’ils connaissent une bien meilleure carrière parmi les livres qui ont marqué leur siècle. Inspiré d’un fait divers que l’auteur couvrit en 1911 pour le quotidien El Sol1, L’Empire d’un homme de Ramón Sender est de ceux-là. Écrit en 1939, alors que Madrid est prise par les troupes de Franco, le récit de Sender mêle à la petite histoire une métaphore du fascisme et une véritable vision politique et sociale. Accompagné d’illustrations sombres, d’une beauté inquiétante, L’Empire d’un homme est en tous points un roman passionnant.

L’Espagne et sa campagne profonde au pied du saso, désert de pierres et de monolithes. Des petits villages de paysans sous la coulpe de riches propriétaires rivaux ne se souciant guère de la pauvreté de ces hommes et femmes qui travaillent leur terre. Un univers de croyances, de superstitions et de légendes. Nous sommes à l’orée des années 1930 et des notables partent à la chasse dans les montagnes arides à la recherche de l’« homme ours », créature sauvage à deux têtes, entre ermite et chimère, aperçue au loin par des bergers. Leur but n’est pas de le tuer mais, si cela est possible, de le ramener à la civilisation ou de le punir si son exode est lié à un crime.

La veille de la battue, le grand-père du narrateur avertissait ce dernier : « L’homme ne sait jamais comment se battre contre le hasard. » Mais l’individu que les chasseurs délogent de sa grotte n’a pas l’air bien dangereux : chétif, hirsute, à la peau cuite par le soleil du saso, tous ignorent son identité. Mais une fois rasé et soigné, les hommes reconnaissent Sabino, un villageois que l’on croyait mort assassiné. Une fois la crainte d’être face à un fantôme dissipée et les soucis administratifs réglés, la réalité de sa non-mort et son retour au village vont tout bouleverser et réécrire l’histoire.

Une visionnaire critique du fascisme

Lorsque Sabino disparut seize années auparavant, son meurtre ne fit aucun doute. Toutefois, faute de corps, il fallut trouver des meurtriers. Les autorités accusèrent Vicente et Juan, deux paysans libéraux qui travaillaient avec Sabino le soir de sa disparition. Comme ils niaient avoir assassiné leur camarade, on les tortura jusqu’à obtenir leurs aveux. De façon glaçante, sans excès ni outrance, L’Empire d’un homme narre leur calvaire, les tortures physiques (corps meurtris jusqu’à la limite), psychologiques (bientôt les deux hommes se mettent à douter l’un de l’autre, à douter de tout) et prophétise le régime fasciste et barbare qu’installeront bientôt en Europe les pouvoirs totalitaires.

Tout en insistant sur l’absurdité de la situation des deux condamnés – certes, ils doivent avouer un meurtre qu’ils n’ont pas commis, mais également inventer une histoire abracadabrante (fosse commune, cochons dévoreurs de cadavres, adultère, etc.) pour expliquer la disparition du corps… –, Sender n’oublie pas de souligner que c’est avant tout un État tout puissant, aveugle et policier qui écrasa Juan et Vicente. C’est ce que révèle l’avocat des hommes en refusant d’évoquer leur maltraitance avant leur procès : « Il ne pouvait prendre leurs tortures comme argument, insistait-il, sans ébranler les institutions de l’État. »

Meurtriers et humiliés parce que faibles et pauvres

La fausse histoire que livrent Juan et Vicente pour expliquer la disparition du corps de Sabino, à savoir qu’ils l’auraient découpé pour le donner à manger aux cochons, est lisible comme une métaphore politique : les cochons de propriétaires s’engraissent du sang des paysans détruits par le travail des champs. Car sans dire que L’Empire d’un homme est un roman douloureusement actuel, sa portée politique reste indéniable. « L’argent, par la volonté de Dieu, est aux mains des conservateurs » et non à celles des libéraux, hâtés, pauvres, solidaires.

Enfin, ce n’est pas si simple. Disons que l’argent n’est pas aux mains du peuple, des villageois. De don Ricardo, despote dont la richesse infléchit sur la justice et la morale de la région et qui aide à la fois les meurtriers et Sabino à des fins électorales, à don Manuel, son rival libéral presque aussi riche qui en fait autant, les propriétaires ne pensent qu’à leur bien-être. Tous deux, dans cette histoire, semblent bien plus préoccupés par leurs chiens, molosses chers et stupides (à l’image de leurs maîtres) qui se combattent dans les rues. Après une violente altercation canine, don Manuel, fier de l’affront porté à don Ricardo, oubliant le sort des autres protagonistes, offre à son chien vainqueur du jambon sous les yeux d’un berger qui n’en a plus mangé depuis des années.

De l’effet de nos actes et de la responsabilité

Désintérêt d’autrui, négation des besoins des pauvres et humiliation sont peut-être les principales sources du trouble qui frappe la région. Car si la disparition de Sabino a eu des conséquences dramatiques, les causes de cette fuite ne lui incombent pas totalement. Pauvre bougre moqué, « meurt-de-faim » ramasseur de bouse marié avec une souillon volage, il était la risée du village. Alors il a eu « comme un pressentiment » et, afin de ne pas avoir du sang sur les mains,  il a quitté le village sans bruit. Et déjà, le grand-père du narrateur, voix de la sagesse dans le roman, « considérait comme une honte pour le village qu’un homme, fût-il le plus bête et le moins capable de se débrouiller, dût fuir dans la montagne alors qu’il n’avait commis aucun délit. » Fuir et vivre là où « même les loups ne peuvent (…) vivre. »

Bien sûr, L’Empire d’un homme souligne les conséquences de nos actes, les responsabilités de chacun. En cela le roman de Sender emprunte à la fois à la tragédie antique et à la philosophie du XVIe siècle. On peut l’envisager comme un immense jeu de dominos où la chute de l’un entraîne celle de l’autre. La disparition de Sabino, l’accusation de Juan et Vicente, l’histoire qu’ils doivent inventer, le propriétaire des soi-disant cochons dévoreurs (mais cochons innocents) obligé d’abattre ses bêtes et de se ruiner… Et Sabino et son meurtre sans cadavre, Sabino qui est sorti de sa grotte durant les fêtes de Pâques, serait-il un Christ revenu parmi les siens pour les absoudre de leurs péchés et pardonner aux hommes qui l’ont crucifié sur sa montagne ?

Rien de tout cela. Ou tout cela. En étant l’histoire d’un retour au pays après un séjour en enfer sans que rien ne puisse différencier le pays et l’enfer, L’Empire d’un homme laisse les questions en suspens, demeure un mystère sur lequel peut s’interroger le lecteur. Seule la parole du grand-père semble tenir le rôle de morale à ce livre magnifique : « Moi, je dis qu’il faut laisser dormir le hasard. Pour le reste, chaque homme, jusqu’au plus méprisable, occupe sa place dans le monde. » Et, nous l’avons dit, la place de L’Empire d’un homme est aux côtés des grands textes du début du XXe siècle.

L’Empire d’un homme de Ramón Sender
Traduit de l’espagnol par Claude Bleton
Dessins d’Anne Careil
Éditions Attila
235 pages
Crédit photographique : Damia Lion, Anne Careil, éditions Attila

  1. Il synthétisa l’affaire dans un article plus complet – car non censuré – dix ans plus tard dans le journal anarchiste La Libertad sous le titre de « El Crimen de Cuenca ». Le livre s’achève par l’ensemble de ces textes qui, à travers leur style journalistique et direct, mettent en relief la qualité romanesque et la profondeur du roman de Sender. []

Une réflexion sur “L’Empire d’un homme de Ramón Sender – Les vivants et les morts

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