Album paru le 27 octobre 2010

Deux jeunes gens se croisent chez le psy. Ce pourrait être le début d’une jolie histoire d’amour ou d’une comédie sympa à la Nick Hornby. Seulement ces deux là ne vont pas chez le psy pour une petite analyse classique de bobos. Et ça se voit. Affichant fièrement un indice de masse corporelle de 16,51, ces échalas en souffrance se retrouvent si bien l’un dans l’autre qu’ils décident d’emménager ensemble. Quitte à augmenter leurs souffrances communes.

Hubert nous avait habitués à des intrigues complexes prenant place dans des endroits plus flamboyants (Le Legs de l’alchimiste avec Tanquerelle, puis Benjamin Bachelier, Miss Pas Touche avec Kerascoët…). Considérablement plus intimiste, plus réaliste, cette Chair de l’araignée est sans doute son œuvre la plus sombre. Abordant les troubles mentaux à travers celui du dysfonctionnement alimentaire, l’auteur craignait pourtant de traiter le sujet avec trop de légèreté. Qu’il soit rassuré, les scènes difficiles s’enchaînent, mettant le lecteur mal à l’aise vis-à-vis de ces deux personnages. Non pas parce qu’ils sont difficiles à comprendre, mais plutôt parce que l’on ne se met que trop bien à leur place. Car c’est la grande force de l’album : au lieu de nous présenter ces deux protagonistes comme des malades, Hubert nous fait voir le monde à travers leurs yeux, leur anormalité devenant la normalité d’un univers spirituel, ouaté, où le corps ne devient plus qu’une masse inutile et suffocante. Et là est l’explication de ce titre paradoxal : alors que nos « héros » deviennent des quasi-insectes, n’ayant plus que la peau sur les os, c’est encore leur trop-plein de chair qui les accable.

Vision déformante

La narration à la première personne est une constante chez ce scénariste. Au sens où l’on se projette forcément dans l’intrigue non comme un témoin mais bien comme une partie prenante. Mais là où Miss Pas Touche nous faisait découvrir un univers baroque à travers le regard de Blanche, aussi vierge que nous vis-à-vis du monde des bordels parisiens, La Chair de l’araignée nous propose de découvrir une vision déformante qui vient brouiller l’esprit. Et l’on se retrouve, à l’image de l’héroïne, à trouver que sa mère exagère de ne pas compter chacune des calories qu’elle ingère alors que c’est manifestement la fille qui est en tort.

Le graphisme de Marie Caillou, illustratrice et animatrice (elle a notamment mis en images une séquence de Peur(s) du noir) qui signe ici sa première bande dessinée, apporte aux cases de l’album une note hiératique toute particulière. Elle dégage ainsi les images de tout pathos, sans perdre une certaine sensibilité qui convient tout à fait à ces personnages aériens, et un accès permanent à l’onirique, qui débarque parfois sans crier gare. L’objectif est clair : il ne s’agit pas de prendre parti, ce qui n’a aucun sens dans le cas d’une maladie, mais bien de pénétrer le mode de pensée hypercérébral. C’est pour cela que l’album met aussi mal à l’aise. Et en ce sens, c’est une incontestable réussite.

Lors du dernier festival d’Angoulême, Rhinocéros a rencontré Hubert.

D’où vous est venue l’envie de traiter un tel sujet ?

Hubert : Je tournais autour de ce thème depuis longtemps, sans savoir comment l’aborder. Il y a un lien avec ma propre histoire : j’ai des amis qui étaient là-dedans et j’ai moi-même connu quelques dérives alimentaires. À 20 ans, j’étais un véritable hypercérébral, je n’avais pas de corps, je ne vivais que dans ma tête. C’est une chose dont j’avais très envie de parler, et la rencontre avec Marie Caillou à l’atelier du Coin, où nous travaillons tous deux, a tout précipité. Après avoir découvert ses dessins, j’ai commencé à travailler sur une scène, la plus trash de l’album, celle où l’héroïne vomit littéralement sa mère, et tout est venu immédiatement. En quinze jours j’avais la première version de l’album. Là, je me suis dit que je devrais peut-être en parler à Marie. Quand je lui ai annoncé que j’avais un projet pour elle qui s’appelait La Chair de l’araignée, elle m’a dit qu’elle adorait le titre. Je lui ai expliqué le thème et elle m’a confié qu’elle aussi avait eu des problèmes de ce type. Nous nous sommes vraiment retrouvés là-dessus. À partir de là, je lui ai raconté l’histoire, nous l’avons retravaillée ensemble. Comme elle était plus axée sur le personnage masculin, nous en sommes arrivés à deux personnages principaux qui sont le miroir l’un de l’autre.

La BD parvient à faire voir le monde à travers les yeux des héros.

Hubert : C’était le pari : être dans leur tête, regarder le monde par leurs yeux, sentir par leur pensée. Leur étrange normalité est la normalité de l’histoire. Mais il fallait montrer leur point de vue sans tomber dans la complaisance, là était l’aspect délicat. Je voulais écrire en retournant dans ma tête d’ado de 18-20 ans, quand j’avais cette impression de vivre sans corps. Je me souviens qu’une fois, aux beaux-arts, je découpais des lettres au chalumeau quand un éclat de métal rouge est tombé par terre. J’ai posé ma main dessus, ce qui m’a tatoué un joli triangle sur la paume. Mais comme la pièce était encore chaude, j’ai continué de travailler dessus pendant une demi-heure avant d’aller me faire soigner. Je n’avais pas mal, les sensations étaient très lointaines. Ce qui m’intéressait ici, ce n’était pas tant de montrer une pratique alimentaire qu’une structure mentale, qui peut conduire aussi bien à la boulimie qu’à l’anorexie, qu’à tout un tas d’entre-deux. Nous sommes plus dans un trouble de l’esprit que du corps. Ce qui se passe au niveau de la nourriture et du corps n’est qu’un symptôme, finalement très anecdotique. Mais c’est ce qui rend ce trouble extrêmement dangereux et potentiellement mortel.

Vous en profitez pour critiquer le mythe de l’ultra minceur moderne ?

Hubert : Oui, une scène en est typique. Nous vivons dans une société qui valorise l’ultra maigreur : la mère, qui se trouve grosse, trouve que sa fille est belle et mince et lui conseille d’en profiter et de s’habiller différemment. La fille n’est pas mince, c’est un cadavre ambulant. Mais la mère fantasme sur cet état de fait. Ce genre de réaction se produit réellement, et cela crée parfois des bascules très étranges. Mais il est si insoutenable de voir ses proches dans cet état que l’on peut finir par l’interpréter comme une normalité : « elle n’est pas maigre, elle est juste mince en fait ».

Pour vous, c’est une histoire d’amitié ? D’amour ?

Hubert : C’est une histoire sur cet âge-là. Leur relation, c’est aussi une forme d’amour sans corps. À cet âge-là, quand en plus on se sent rejeté, on cherche à trouver autour de soi des gens qui nous ressemblent, avec qui on se sent en confiance. Eux se créent une identité en rejetant leur corps, ce qui les éloigne du monde, mais en même temps les réunit. C’est aussi la confusion des sentiments : ils sont tellement proches que, quand elle retrouve son corps, elle prend leur amitié fusionnelle pour de l’amour. C’en est peut-être, mais elle veut franchir le pas et incarner cet amour. Et lui est totalement incapable d’accepter une telle incarnation. Pour moi, c’est l’histoire de la rencontre de ces deux personnages. C’est d’ailleurs pourquoi, une fois leur relation éclatée, l’histoire se conclut très vite. Il était important de les voir avant, pour que leur rencontre ait un sens, mais je n’avais pas envie de raconter ce qu’il se passait une fois qu’ils s’étaient séparés. J’ai donc conçu la fin comme un fast forward : un montage sur deux pages où l’on vit tout ce qui s’est passé en deux, trois, cinq ans… et le moment où ils se retrouvent par hasard. Mais ce qu’il se passe là ne fait plus partie de l’histoire.

La Chair de l’araignée, scénario de Hubert, dessins de Marie Caillou, éditions Glénat, collection 1 000 Feuilles.

Crédits image : © Glénat

1 Ce qui correspond à un état de « maigreur » sur l’échelle de l’IMC, pour ceux qui en douteraient.

2 réflexions sur “La Chair de l’araignée : entomologie de la faim

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