Tome 1 paru le 15 décembre 2010

Article suivie d’une interview avec Ulrich Schröder, conseiller éditorial de la collection

Souvenez-vous : vous avez 12-13 ans, vous feuilletez Picsou magazine et Le Journal de Mickey, et vous remarquez que certaines histoires sont mieux que d’autres. En particulier un certain dessinateur. Si vous êtes un peu curieux, vous cherchez son nom au début de la bande dessinée, mais point d’artiste : juste la signature stylisée et bien connue de Walter Elias Disney. Alors vous renoncez, tout en gardant à l’esprit que parmi tous les auteurs de l’écurie Disney, il y en a un particulièrement doué. Eh bien vous n’êtes pas le seul !

Cette expérience, des millions de petits Américains l’ont vécue dans les années cinquante à la lecture régulière des comics issus de l’usine de tonton Walt. Au point qu’ils ont fini par surnommer ce dessinateur le « Good Duck Artist », faute d’un vrai patronyme à lui donner. Cet auteur, c’est Carl Barks, et une collection chez Glénat vient enfin lui rendre l’hommage qui lui est dû1.

Barks ne fut pas seulement un dessinateur et un raconteur d’histoire surdoué, il fut également un créateur de personnages forts et intemporels, dont le succès planétaire ne doit rien aux moyens de distribution titanesques de la société Disney. Le cousin Gontran et sa chance insolente, les Rapetou, dangereux et drôles, Géo Trouvetou l’inventeur fou, Miss Tick la sorcière monomaniaque… et surtout, bien sûr, le personnage qui prouve définitivement que l’animalier peut être plus humain que le réalisme : Balthazar Picsou, milliardaire acariâtre dont le charisme a depuis longtemps surpassé Mickey, Donald et toute la ménagerie Disney. Le fait qu’un personnage créé dans les années quarante (1947 pour être précis) continue à fédérer les jeunes générations (et pas seulement dans ses adaptations récentes) est en soi suffisamment éloquent.

Narration sans limites

Du point de vue narratif, Barks ne semblait pas se fixer de limites, propulsant Donald, son oncle et ses neveux dans toutes sortes d’aventures, de la chasse au trésor autour du monde aux petites histoires domestiques, en passant par des gags en une planche ou des aventures urbaines plus classiques. Il y en avait pour tous les goûts et tous les formats : c’est d’ailleurs un des aspects particulièrement bien rendus dans cette intégrale qui reprend période par période les BD de Barks, en alternant longues et courtes histoires.

La collection commence par les années 1950-1951, période la plus aboutie artistiquement : l’auteur multiplie les cadrages audacieux, mêlant son style cartoon souple et lisible à des décors somptueux inspirés du National Geographic… et tente même des incursions dans la caricature humaine au cours de chefs-d’œuvre comme Dangerous Disguise, une intrigue d’espionnage se déroulant entièrement sur la côte d’Azur. Barks, pas sûr à l’époque de rester chez Disney, commençait à travailler un style plus réaliste, s’inspirant des Trois Caballeros, sorti peu auparavant. Il sera vite rappelé à l’ordre par son directeur artistique Carl Buettner, qui exigera le retour des personnages animaliers.

L’intégrale va même jusqu’à évoquer les BD « coquine » que Barks publia dans le Calgary Eye-Opener, avant sa période Disney. Une facette inattendue de cet auteur qui a su populariser une bande dessinée grand public de qualité, et être considéré comme l’égal d’un Will Eisner ou d’un Hergé aux yeux de nombre d’artistes contemporains.

La Dynastie Donald Duck – Intégrale Carl Barks, t. 1, Sur les traces de la licorne et autres histoires, textes et dessins de Carl Barks, conseil éditorial Ulrich Schröder, traduction de l’appareil critique Jean-Paul Jennequin, éditions Glénat.

À l’occasion du Salon du livre, Rhinocéros a rencontré Ulrich Schröder, conseiller éditorial de l’intégrale Carl Barks3.

Comment en êtes-vous arrivé à conseiller cette collection ?

Je crois que j’ai voulu devenir dessinateur Disney quand j’avais 9 ans. Vers 12 ans, j’ai arraché toutes les pages des histoires qui me plaisaient le plus dans l’équivalent allemand du Journal de Mickey, et je les ai collectionnées. Et des années plus tard j’ai appris que toutes ces histoires avaient été dessinées par un seul et même artiste, qui s’appelait Carl Barks. C’est à partir de là que j’ai voulu dessiner comme lui. À 20 ans j’étais embauché chez Disney, en Allemagne. J’ai travaillé quatre ans pour eux, deux ans en indépendant, puis j’ai passé vingt ans à Paris en tant que directeur artistique pour la publication mondiale des livres et BD Disney. Je suis resté un grand fan de Barks, être conseiller sur cette collection est un vrai rêve de gosse pour moi.

Pourquoi cette intégrale sort-elle maintenant ?

En fait des intégrales Barks ont déjà été publiées dans beaucoup de pays : en Allemagne, on en est à la deuxième intégrale, tous les pays nordiques ont eu la leur… En Finlande, les histoires des canards font pratiquement partie du patrimoine national : si vous demandez à des gens dans la rue qui est Carl Barks, ils sauront vous répondre. J’étais plus inquiet concernant l’accueil en France : Barks n’est pas aussi connu ici. Pour moi, une intégrale de Barks est au même niveau qu’une intégrale Tintin, mais je n’étais pas sûr que le public français serait de mon avis. Apparemment si, puisque cette sortie est un franc succès.

Longtemps les BD Disney n’ont pas été signées, mais la tendance s’inverse depuis quelques années, en France du moins…

J’ai une opinion très particulière sur cet aspect : je suis surtout publié aux Pays-Bas, dans des publications Disney où mon nom n’est jamais écrit, et je trouve ça très bien. En fait, j’ai l’impression que cela perpétue l’esprit du Walt Disney’s Comics and Stories. Chaque mois, cette revue américaine proposait une première histoire de dix pages dessinée par Barks, puis d’autres BD avec Mickey, etc., où ne figurait pas le nom des artistes. Les lecteurs pensaient que c’était Walt Disney qui les avait dessinées. Et quelque part, j’aime beaucoup cette idée. Mais attention, je suis d’accord avec le fait qu’il faut écrire les noms, ne serait-ce que pour reconnaître qu’il y a derrière une vraie création d’auteur. Nous le faisons d’ailleurs sur la couverture des albums2 qui sortent en ce moment chez Glénat.

Ces autres albums en préfigurent-ils d’autres, dédiés à un artiste en particulier ?

Il y a eu deux vagues : d’abord des albums avec des histoires courtes thématiques. Maintenant, on attaque la deuxième vague, avec des grandes histoires : des parodies, comme le Robin des Bois de Romano Scarpa, mais aussi des choses plus modernes comme Double Duck, dessiné par trois artistes différents aux styles très proches. Nous sommes en train de réfléchir à une intégrale d’un autre auteur incontournable : Floyd Gottfredson, le créateur des comic-strips de Mickey pendant cinquante-cinq ans. Un autre rêve devenu réalité.

L’intégrale Carl Barks est chronologique, mais étonnamment elle ne commence pas en 1942, pourquoi ?

Nous avons décidé de commencer par la meilleure année de la production de Barks. Mais la période 1942-1949 sera couverte, et les numéros pourront se ranger à gauche de ceux qui sortent actuellement. Les dos des livres dessineront même une frise. Par ailleurs, si toutes les histoires seront couvertes, soit plus de six mille planches, nous ne les avons pas disposées dans l’ordre strict de parution, pour des raisons de pagination. En fait, cette intégrale est une traduction d’une édition italienne gérée par Luca Boschi et Alberto Becattini. C’est une édition qui devrait plaire autant aux passionnés qu’aux lecteurs occasionnels. Les textes eux-mêmes viennent de Hachette [NDLR : Hachette est le distributeur officiel des BD Disney disponibles en kiosque]. Les couleurs, elles, proviennent de la version italienne Zio Paperone, sur lequel nous avons toutefois remis les titres et logos originaux, qui étaient dessinés et intégrés dans les cases par Barks. De même, nous avons essayé de conserver les onomatopées de Barks, qui font vraiment partie du dessin. Les dimensions sont légèrement plus petites que l’original, on atteint un format comics. En France, vous êtes habitué à un format album, sauf pour Mickey Parade, mais ce sont des publications italiennes, en trois strips, c’est différent.

Barks est décédé en 2000, l’aviez-vous rencontré ?

En une occasion, oui. Comme j’étais chargé de lui traduire les questions des autres, j’en profitais pour caser les miennes. Je lui avais notamment demandé : « Si vous écriviez des histoires aujourd’hui, ajouteriez-vous des choses modernes ? Est-ce que Donald aurait un portable, ferait du skate-board, aurait une coupe de cheveux à la mode… ? » Il m’avait répondu qu’il ne l’aurait pas fait, sauf pour s’en moquer. Mais pas pour dire « je suis dans les années quatre-vingt-dix ». Donald doit rester comme il est, il n’a pas besoin de faire du skate pour vivre aujourd’hui.

Que pensez-vous de l’œuvre de Keno Don Rosa et de ses hommages à Barks ?

J’ai une vision complètement différente de celle de Rosa. J’adore ses histoires, elles sont magnifiques et très drôles, mais il a fait quelque chose de très dangereux et, à mon avis, contraire à l’esprit de Barks : quand ce dernier termine une histoire, Picsou peut avoir perdu tout son argent, il l’aura retrouvé à l’histoire suivante. Il n’y a pas besoin d’explications supplémentaires. Ça vous laisse la liberté d’écrire autant d’histoires que vous voulez, tout est possible. Avec La Jeunesse de Picsou et ses autres histoires, Rosa a tout relié et créé une ligne unique. Si on avait suivi cette logique on aurait tué Picsou en figeant l’univers. C’est risqué, et réducteur. Mais ça n’empêche pas ses histoires d’être des chefs-d’œuvre extrêmement drôles et bien écrits.

1 Après des années de publication et republication dans Picsou magazine, revue qui a depuis longtemps pris le parti de citer ses auteurs et de rendre à Barks le statut de vedette qui lui revient.

2 Glénat a en effet lancé depuis quelques mois la publication de plusieurs albums thématiques regroupant des histoires d’auteurs très variés, de grands noms allant de Barks ou Giorgio Cavazzano à des artistes plus contemporains comme Bosco, Frecceo, D’Ippolito…

3 Ulrich Schröder est également dessinateur de bandes dessinées Disney. On connaît notamment son magnifique travail pour la Fashion Week Parade, pour lequel il avait réinterprété en style Disney les grands créateurs de mode.

Crédits photo : Glénat, Julien Meyrat. Photo de Carl Barks publiée avec l’aimable autorisation d’Ulrich Schröder.

Nous sommes en train de réfléchir à une Intégrale d’un autre auteur incontournable: Floyd Gottfredson, le créateur des Comic Strips de Mickey pendant 55 ans  – travailler dessus sera ce sera un autre rêve devenu realité.

2 réflexions sur “Intégrale Carl Barks : What the duck ?

  1. Quand j’étais petit je rêvais d’avoir la chance de Gontran (Gladstone),personnage que j’adorais et qu’on ne voyait pas assez souvent à mon gout;Carl Barks a été l’un des 2 magiciens de mon enfance l’autre etant Hergé ;la différence est que je connaissais pas le nom du premier que j’ai appris lors de l’edition des donald Picsou « blancs » dans la 2e moitié des années 70

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *