Parution le 10 février 2011

Des hommes et des bêtes, pris de folie, s’entredévorent puis se jettent des falaises. « Si vous aviez vu ça. Sous ce ciel magnifique. Oui, c’était le début de quelque chose. » De quoi, on ne saura jamais, même si c’est envisageable. Hugues Jallon préfère se pencher sur les causes de cette sauvagerie. Roman sur les bouleversements de l’inattendu et l’expérimentation (tant dans la forme que dans le fond), Le Début de quelque chose est un livre aussi déroutant que captivant. Certes, l’ensemble frôle parfois les frontières du factice via un procédé qui semble être le seul moteur du texte : le récit est pris en charge par deux observateurs qui épient et commentent plus qu’ils ne narrent ce qui se passe sous leurs yeux. Mais cela fonctionne parfaitement. Le lecteur, à l’instar des personnages, ne peut se défaire de l’emprise des lieux.

Un club de vacances récemment construit sur une presqu’île ensoleillée accueille ses premiers arrivants. Le cadre est idyllique : plage, jardin, piscine, jeux. Tout a été conçu à la perfection et le texte respecte à la lettre, volontairement, les clichés dans sa description de l’espace et l’organisation des activités. « Ils nous arrivent affaiblis, fragilisés, mais avec la liste précise et le niveau des prestations bien définis en amont. » Tout est mis en place pour favoriser la convivialité, les rencontres, l’amitié. Détente et farniente. « Tout est fait pour qu’on ne s’occupe de rien. » Dans ces conditions, le moindre accroc prend une ampleur disproportionnée : un orage point et la nervosité se fait sentir. Puis une guerre éclate dans le Sud et empêche les vacanciers de repartir. Les mois s’écoulent. Tout se désagrège sur place : bâtiment, décoration, jardin…

Coup du sort, malchance. Les vacanciers sont pris au piège et cette situation  favorise le regard sociologique, l’expérimentation et l’analyse des réactions. Comment vont-ils réagir ? Que va-t-il se passer ? La tension monte, on s’attend à un massacre. Peu à peu, la douche et le téléphone ne fonctionnent plus que par intermittence. On s’inquiète, on se pose des questions. On ne sait pas ce qui se passe  à l’extérieur du club et un nouveau groupe arrive alors que l’autre n’est pas parti. Et il n’y a presque plus de chambres.

Plus qu’une histoire de touristes bloqués par la guerre, Le Début de quelque chose apparaît dès les premières lignes comme le récit d’une expérience, une sorte de « Loft » à ciel ouvert. « Ça ressemble vraiment à des vacances. » Ce n’est donc pas le cas, même si ça s’en approche. Même si on le fait croire. Bien sûr, la présence et la voix des deux observateurs – l’un, organisateur/créateur du club, voit et commente, tandis que l’autre ne voit pas et interroge – fonde cette impression. Scrutant la foule de haut ou sur un écran, leurs yeux sont ceux du lecteur, lui aussi voyeur pervers d’un spectacle qui se met peu à peu en place et dont il attend l’issue. Ses repères sont brouillés par l’anonymat des figures, des voix, et l’absence d’une narration à proprement parler laisse place à des phrases sèches qui fragmentent le texte. D’où une gêne grandissante allant de paire avec la tension.

« Ils ont vraiment l’air de vacanciers »

L’effet de malaise s’accroît dès lors que des références aux camps de concentration deviennent perceptibles, plus ou moins insidieusement. D’abord, les bus qui ne cessent de déverser de nouveaux arrivants. Puis, à chaque fois, un speech d’arrivée avant que les objets de valeur ne soient saisis (portables, caméscopes, appareils photo, montres) dans un sac, alors que les papiers d’identité le sont dans un autre. Enfin, à dix par chambre, les premiers malades parmi les vacanciers, les odeurs, les enfants disparus et les tunnels creusés sous le club pour tenter de s’évader. « On les regroupe en somme, ils arrivent de tout le pays. » Bref, si l’on s’arrête à cette familiarité avec la Shoah, on est en droit de s’interroger sur la pertinence du projet d’Hugues Jallon. Mais il y a autre chose. En jouant principalement sur le contraste entre le bonheur du confort, du moins dans les premiers temps, et les combats extérieurs, Le Début de quelque chose révèle la lâcheté et l’aveuglement de certaines habitudes. « Jus de fruit frais, à volonté » d’un côté, alors qu’après « le mur d’enceinte, totalement infranchissable, on croit entendre le grognement des chiens de l’autre côté. »

Car personne n’entend ou plutôt n’écoute les détonations. Lorsque les premières violences à l’intérieur du club voient le jour avec l’arrivée incessante de nouveaux vacanciers, certains tentent de s’enfuir et constatent l’aggravation du conflit au Sud. Alors ils reviennent et font la fête pour ne plus y penser. Certes, dès le départ, les organisateurs choisissent de ne pas informer les touristes pour les laisser s’installer tranquillement, profiter de la plage. « Vraiment, ils sont ailleurs. Ils ne se rendent compte de rien », disent les observateurs. La détente et les bains de mer favorisent la cécité. Ne pas prendre en compte la guerre, du moins pas totalement, pas tant que le soleil et les loisirs sont au rendez-vous, est un choix : « Nous avons choisi un bungalow à l’écart, de l’autre côté de la piscine (…). On ne voit rien à travers le feuillage. »

Au regard des récents événements qui ont bouleversé la Tunisie et l’Égypte, Le Début de quelque chose prend une autre ampleur. On ne peut s’empêcher de penser que la façon dont fut construit le club dans le roman (« Ça avançait vite, sans accroc, inaugurations de chantiers, parades militaires », tout s’est fait « à marche forcée ») est identique à celle qui fut jusqu’ici de mise dans ces pays où le farniente aidait à ne rien voir. Mais arrive toujours le moment où nul ne peut ignorer la situation. Ce que montre bien, avec créativité et poids, le roman d’Hugues Jallon.

Le Début de quelque chose d’Hugues Jallon
Éditions Verticales
148 pages
Crédit photographique : Damia Lion, éditions Verticales

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