Une raclette des Chiens de Navarre – Chaud devant !

Une raclette des Chiens de Navarre – Chaud devant !

Jusqu’au 27 mars 2011, théâtre des Bouffes du Nord

Pour découvrir le travail du collectif Chiens de Navarre, il faut accepter de lâcher toute idée reçue sur le théâtre et la narration. Sous leurs faux airs potaches, ce que proposent ces comédiens n’est rien moins qu’une interrogation sur la nature du théâtre, ses formes, son sens. Ils jouent avec les codes, les poussent à leur paroxysme ou les esquivent. Même s’il y aura bien un appareil à raclette et du fromage utilisés dans le spectacle, ce n’est pas tant à un dîner déglingué entre amis auquel nous convie la compagnie, qu’à une expérience un peu bazardique mais vivante et intense.

Difficile de résumer cette pièce auquel un repas de pendaison de crémaillère sert – très vaguement – de trame. Le récit n’est pas ce qui intéresse les Chiens de Navarre, ou en tout cas pas dans son sens classique. D’ailleurs, leur entrée en matière est une sorte d’avertissement : attablés pendant que les spectateurs s’installent, les comédiens commencent à faire l’appel des membres du public pour s’assurer que tous ceux qui ont réservé une place sont bien arrivés. Les voilà donc se plaçant tout de suite hors cadre, laissant flotter le doute : sont-ils en personnages ou non ? S’attendent-ils vraiment à des réponses de la part du public ? Le texte est-il écrit ou improvisé ? Jusqu’à la fin, ces interprètes joueurs ne vont cesser de faire des allers-retours entre improvisation et rôle travaillé, la mise en place d’une histoire et sa déconstruction, etc.

Du théâtre exploratoire

Tout ne fait pas toujours sens dans leurs propositions : par exemple, que représente ce mystérieux chevalier noir qui s’invite à la crémaillère ? Mais qu’importe, ce qui est passionnant et qui fait le charme de leur démarche est le jusqu’au-boutisme avec lequel ils traitent chaque scène. Le plateau se transforme en immense laboratoire ludique, en terrain de jeux pour enfants avertis. On se bat ? Ce sera à fond, avec hémoglobine et méchanceté, mais tout en gardant la distanciation théâtrale via le sang projeté ouvertement par une comparse sur les combattants. On fait l’amour sur une table ? Ce sera avec fougue et complètement nus. Et parce qu’ils osent assumer chaque idée pleinement, ils prennent les spectateurs au piège en leur proposant un puzzle tout autant déroutant que fascinant.

À plusieurs reprises, que cela soit dans le récit au début volontairement barbant d’une randonnée qui tourne au gore, ou avec l’intrusion d’une carotte et d’un champignon géants lors du repas, l’horreur s’immisce dans le quotidien sans que les personnages ne réagissent. Les Chiens de Navarre semblent attirer notre attention sur notre capacité à ne voir ou entendre que ce que nous voulons, à la façon de cette expérience de cécité cognitive des joueurs de ballon et de l’ours qui a beaucoup circulée sur Youtube1. Leur façon de dynamiter ce mécanisme est simple : eux montrent tout, avec un résultat joyeusement foutraque et libéré.

Une raclette questionne sans s’enfermer dans un intellectualisme élitiste – les références sont accessibles et souvent très drôles. Tant pis pour le fouillis, ce qui compte c’est combien cette création est vivante et vibrante. Une piqûre de rappel pour ceux qui l’auraient oublié : le théâtre est constamment à réinventer.

Une raclette, création collective des Chiens de Navarre, mise en scène de Jean-Christophe Meurisse, théâtre des Bouffes du Nord.
Avec : Caroline Binder, Céline Furher, Robert Hatisi, Manu Laskar, Thomes Scimeca, Anne-Élodie Sorlin, Maxence Tual, Jean-Luc Vincent, Antoine Blesson, Claire Nollez.
Crédit photographique : Balthazar Maisch.

  1. La vidéo montre deux équipes, une vêtue de blanc, l’autre de noir, faisant des passes avec un ballon. On demande à la personne regardant la vidéo de compter le nombre de passes réalisées par l’équipe en blanc. Une vaste majorité de personnes testées sont si absorbées par la tâche qui leur a été donnée qu’elles ne remarquent pas qu’un homme déguisé en ours traverse l’écran en faisant la moonwalk… []

Rédacteur

Delphine Kilhoffer