Parution le 07 avril 2011

D’abord paru en 2008, L’homme qui marchait sur la Lune d’Howard McCord ressort aujourd’hui en poche, toujours chez Gallmeister, dans leur belle collection Totem. William Gasper, individu doté d’une « forme d’inadéquation caractérielle » à la société, passe ses journées à arpenter la Lune, hostile et rugueuse montagne du Nevada dépassant les quatre mille mètres. Cet ancien tireur d’élite, habitué à la solitude et à la vie dure, perçoit une autre présence dans la montagne, une présence qui le suit et peut-être le traque. De cet enthousiasmant et prometteur point de départ, Howard McCord peine à extraire un roman passionnant. L’homme qui marchait sur la Lune, loin d’être un mauvais livre, déçoit.

« Le Lune est la montagne de nulle part. » « Ses charmes, comme ceux de certaines femmes, ne sont pas évidents et ne se dévoilent qu’à de rares marginaux. » Le rustre William Gasper ne cesse d’en faire l’ascension. C’est la montagne parfaite pour lui, celle où il atteint son équilibre, puise son énergie, trouve le repos. Car, au vu de son passé violent, la rudesse du calme montagnard apparaît nécessaire à ce héros paradoxal. « Mon gagne-pain c’était la mort. La mort pour rendre service. Pour rendre honnêtement service. » Ancien tireur d’élite pour les Marines, puis tueur pour le gouvernement, William Gasper est aujourd’hui, à 50 ans, à la retraite.

Pourtant, quelqu’un le suit sur la Lune, le plus discrètement possible. Bientôt, William Gasper constate qu’un second individu le précède… Qui sont-ils ? Que désirent-ils ? Bien sûr, les raisons qu’on lui veuille du mal sont pléthores et le lecteur s’attend à ce que débute une poursuite haletante à travers les montagnes. Mais William Gasper, lui, ne semble point s’en inquiéter. Une seule éventualité l’obsède: est-il suivi par Cerridwen, « la déesse truie », et son « Chat Palug » ?

Les attentes déçues

Il s’agit avant tout, ici, d’une question d’attente déçue. L’enthousiasme du lecteur prêt à être entraîné dans une poursuite infernale sur les crêtes du Nevada risque d’être trempé. Le roman de McCord manque d’intensité et de tension narrative à force de se répéter, de saborder chacun de ses moments clés en parlant trop. Parce que dans L’homme qui marchait sur la Lune, on discourt beaucoup. Un grand nombre de philosophes sont nommés ou cités, des philosophes que William Gasper a apparemment lu, mais dont l’évocation n’apporte rien, ne correspond pas au personnage, semble gratuite. De même, les longs « sermons » que le personnage assène comme « un cours pour apprenti assassin » alourdissent le texte (le fait que le narrateur en soit conscient n’atténue rien).

Il ne se passe finalement pas grand-chose, ce qui n’est pas forcément négatif. On peut s’attendre dès lors à une profondeur, un sous-texte plus riche. Autre déception. Car William Gasper ne semble pas avoir de véritable point de vue sur lui-même. Ou alors un point de vue contradictoire, mal défini : il aime tuer (« J’aime tuer les coupables et c’est une chose en laquelle j’excelle. »), il est conscient de ce qu’il fait (« J’assassine pour l’État et cela est censé donner à mes actes une forme de légitimité, à défaut de noblesse. C’est un mensonge, évidemment ; je sais que mes mobiles ne changent rien à mes actes. »), mais ne fait jamais référence à la question morale – ou plutôt le texte ne le propose pas. Est-ce au lecteur d’analyser la portée des actes du personnage et leurs retombées sur l’histoire qui se déroule sous ses yeux ? Certainement. Seulement, on a beau chercher, là encore, on ne trouve pas beaucoup à dire.

Il y a dans L’homme qui marchait sur la Lune quelque chose de typiquement américain, mais dans le mauvais sens du terme. Il est vrai que l’on pense peut-être trop rapidement au maître Cormac McCarthy dès qu’il est question de violence et de grands espaces. Et ici, la possibilité d’une traque (No Country For Old Men) et le décor apocalyptique (La Route) accroissent cette tendance un peu simple à la comparaison. Toutefois, loin du talent, hélas, de McCarthy, c’est avec un brin de lassitude que l’on retrouve les grands thèmes de la littérature états-unienne du Sud : les souvenirs traumatisant de la guerre, la passion pour les armes à feu, la violence de tout un pays. Tout cela, on l’a déjà lu, et souvent mieux, comme dans le King County Sheriff de Mitch Cullin.

Le mystère Cerridwen

Mais le livre est sauvé d’un abyssal ennui par l’apparition de Cerridwen, fantôme, sorcière ou production hallucinatoire, qui rend visite au personnage, le hante et le dirige. Elle lui apparut pour la première fois durant la guerre de Corée. Il avait alors 18 ans. Seul sous la neige après que  les hommes de son escadron soient morts, il réussit à rejoindre la mer par la montagne en contournant un camp chinois. À la dérive en pleine mer sur un bateau de fortune, William Gasper était dans une semi-somnolence lorsque Cerridwen lui apparut dans un halo blanc : elle lui indiqua la direction à prendre pour croiser le navire allié qui le sauva, puis elle disparut en disant qu’elle lui réapparaîtra, « y compris à [sa] mort. »

Dès lors, ce Jiminy Cricket morbide, à la fois allégorie fantasmée de la Mort et représentation des tensions sexuelles du personnage, guide Gasper, impulse ses décisions. Ainsi, la participation du personnage à la sanguinolente fin du roman, une fin assez proche du conte de fée détourné (à la frontière du ridicule), semble être incitée par l’apparition de Cerridwen au sommet de la Lune. Bien sûr, le texte fait la part belle à l’éventualité que la sorcière soit « une brume de l’imagination » liée au traumatisme vécu par Gasper, ou du moins la représentation de ses troubles psychotiques. Et L’homme qui marchait sur la Lune peut alors se lire différemment, à travers la folie de Gasper, de façon à réinterpréter ses visions et ses erreurs (la traque, le Chat Palug…), ce qui rehausse l’intérêt du lecteur.

Il n’empêche que beaucoup de questions demeurent en suspens. Au lieu de nourrir le mystère, ce flou souligne le manque de liant du texte de McCord. Son roman se lit certes bien, sans heurt, sans déplaisir. Et c’est là que réside le problème : L’homme qui marchait sur la Lune est peut-être un peu trop lisse pour nous saisir et nous emporter.

L’homme qui marchait sur la Lune d’Howard McCord
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Mailhos
Éditions Gallmeister
144 pages
Crédit photographique : Damia Lion, éditions Gallmeister

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