Parution le 10 mars 2011

La littérature norvégienne ne se réduit pas au polar. Dans l’ombre du succès de Jo Nesbo ou de Gunnar Staalesen, le pays de Knut Hamsun produit des auteurs contemporains de qualité tels qu’Erlend Loe ou encore Hanne Orstavik. Malgré la diversité de tons et de sujets traités, un thème lie ces écrivains : comme leur illustre prédécesseur avec Pan, il s’agit du rapport intense entretenu avec la nature. Avec Les Bûcherons, Roy Jacobsen ne déroge pas à cette tradition et offre un roman universel.

Alors que la guerre russo-finlandaise fait rage depuis 1939, les troupes finlandaises décident d’incendier la ville de Suomussalmi afin qu’elle ne tombe pas aux mains de l’armée russe qui approche. Timmo Vatanen, bûcheron et « idiot du village », refuse d’évacuer et d’abandonner les maisons encore sur pieds. À l’arrivée des soviétiques, il devra alimenter la ville en bois et s’occuper d’un groupe de soldats russes, bûcherons par obligation.

Timmo est un antihéros. Son opposition initiale est à mettre, au début du moins, sous le coup de sa marginalité, pour ne pas dire de sa bêtise. Ses certitudes sont instinctives. Il est persuadé qu’il ne sera pas tué et que la maison de son patron ne sera pas brûlée. Et si c’est en effet ce qui se produit, on ne peut y voir que du hasard – ou un sixième sens dont seraient dépourvus les hommes « sensés » qui l’entourent. C’est en tant qu’idiot du village qu’il tient tête à l’officier finlandais puis à l’officier russe, non en tant qu’homme courageux (bien qu’il ne manque pas de courage).

À défaut d’être un héros, Timmo est perçu par le lecteur comme une force de la nature ou, pour être plus juste, comme un homme capable de vivre dans les conditions les plus rudes. Lorsque le village brûla, sa première réaction fut de rejoindre la forêt. Puis il s’installa ensuite dans l’une des maisons qui avait survécu. Il coupa du bois, fouilla le garde-manger, puis dîna comme si de rien n’était avant de rassembler des outils en prévision de les réparer. Sorte de Robinson inversé, naufragé dans son propre village, Timmo est habité par une capacité à s’adapter et une connaissance de la nature promptes à surmonter, si ce n’est la guerre d’Hiver, la rigueur hivernale.

La fraternité contre le froid

Pourquoi ne part-il pas ? « Je suis le bûcheron, et ici, c’est moi qui livre le bois, c’est moi qui permets aux gens d’avoir chaud. » Devant cette réponse, les soldats russes rient. Parce qu’ils ne savent pas encore ce qui les attend. Car derrière la naïveté des dires de Timmo se cache une cruelle vérité : la neige, la forêt, le froid mortel. Mais les soldats ne l’écoutent pas et l’officier soviétique le scrute avec mépris : « Comme si je n’existais plus, comme si je n’étais qu’un domestique sans importance, un chien, dont il pourrait peut-être se servir ou qui le distrairait. En tout cas, ça me va. » Le manque d’amour propre de Timmo, sa non résistance, sa quasi collaboration sont inattendus et ne correspondent pas au modèle littéraire du résistant.

Mais peu à peu, alors que la température ne cesse de descendre, celui dont on se moque prend de l’importance, devient essentiel. Timmo doit, avec six soldats, des « hommes qui ne valent rien », ravitailler en bois le village. Isolés par un ennemi qu’ils ne voient pas, Timmo et ses six comparses vont être livrés à eux-mêmes et devoir couper du bois au péril de leur vie. Seul homme d’expérience, Timmo va s’occuper de « ses » bûcherons, comme un chef, presque un gourou tant ces hommes vont le suivre et l’écouter. Car habitué aux conditions climatiques extrêmes, il est celui qui peut les maintenir en vie dans ce froid. En creusant les liens qui unissent ces hommes, des hommes que tout séparait initialement mais que l’absurdité de la guerre et l’entraide réuniront, Les Bûcherons de Roy Jacobsen interroge l’universelle question de la fraternité en temps de guerre.

Les Bûcherons de Roy Jacobsen
Traduit du norvégien par Alain Gnaedig
Éditions Gallimard
192 pages
Crédit photographique : Damia Lion, éditions Gallimard

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