Parution le 17 mars 2011

Spécialisées dans la (re)découverte de textes injustement oubliés – Gog de Giovanni Papini et L’Empire d’un homme de Ramón Sender, pour ne citer que les derniers parus –, les éditions Attila publient aujourd’hui Palabres, un roman d’Urbano Moacir Espedites, écrivain né en Argentine au milieu des années 1930. Parlant dès son plus jeune âge l’espagnol avec son père et le guarani avec sa mère, le langage a toujours tenu une place primordiale dans ses ouvrages : de l’Allemagne à l’Italie, en passant par la Corse (il vit aujourd’hui entre Montréal et Bonifacio), Urbano Moacir Espedite écrit à chaque fois dans la langue du pays traversé par le récit. Traduit du portugnol, un patchwork essentiellement oral de brésilien et d’argentin prompt à créer l’incongruité, Palabres est une fable politique mêlant le grand guignol à la satire.

Berlin, années 1930. Rosario, massif émigré italien, fréquente la maison close tenue par Frau van Spree, et tout particulièrement Milla, une magnifique jeune femme rousse ravagée par la drogue. Grâce à Hirsute, fils de la tenancière et protecteur de Milla, Rosario découvre ses origines : la jeune fille serait la seule représentante  en Europe d’un peuple latino-américain, les Farugios, dont toute la civilisation est fondée sur le langage. Rosario imagine alors un commerce qui proposerait aux soldats aryens de s’unir à des femmes Farugios aux gènes parfaits. Il embarque pour l’Amérique, à la recherche de ce peuple mythique, et se trouve au milieu d’un conflit entre les Farugios et leurs voisins Guardanais.

« Sur toutes les terres d’emprunt où ils ont vécu, les Farugios ont préservé la tradition d’une grande réunion annuelle, à l’occasion de laquelle ils célèbrent la domestication du lama, animal aussi noble que revêche dont ils ont fait leur emblème. » Outre leur atypique adoration pour cet animal cracheur, les Farugios sont un peuple légendaire d’Amérique latine qui fonda sa société sous le signe du « Sacrato Verbo ». Au fil de leur long exil du nord au sud du continent, ils ont intégré à leur langue celles des pays qu’ils traversaient, mélangeant toutes les langues sans jamais s’arrêter à une seule – à l’instar d’Urbano Moacir Espedite et de son travail –, devenant ainsi un « peuple errant à caractère linguistique non identifié ». Le rapport ambigu qu’entretient Palabres avec le langage, son assimilation et son incompréhension – le roman est lui-même presque intraduisible –, plonge le récit des péripéties de ce peuple mythique dans une forme de burlesque qui n’est pas sans rappeler Rabelais, lui aussi plaçant le langage au centre de ses romans. D’autant que chez Urbano Moacir Espedite, on rit beaucoup.

« La mort naturelle d’un Farugios est le suicide. »

Palabres est tout d’abord lisible comme une réécriture parodique de roman d’aventure, avec ses guerres et ses rencontres ponctuées de scènes farcesques. Dès les premières pages, le système intertextuel, procédé propre au roman carnavalesque, est visible et renvoie immédiatement à cette tradition romanesque (là encore, on retrouve Rabelais – la modernisation langagière en plus) : en vivant sous les combles de la maison close, les journées d’Hirsute – Quasimodo Teuton veillant sur Milla comme le personnage d’Hugo sur Esméralda – sont remplies de râles et de cris que le texte reproduit. « Hirsute est ainsi devenu le compositeur de centaines de symphonies coïtales qu’il est le seul mélomane à pouvoir apprécier. » Dans ce registre rabelaisien, il est également possible de parler de Karl, le gardien du bordel, « le seul homme de tout Berlin capable de donner un peu de plaisir aux filles de Frau van Spree. » Ajoutez à cela une héroïne « azimutée par le manque » ou la traversée de l’Atlantique qui fait échos à celle de Bardamu dans Voyage au bout de la nuit, et, avant même que n’aille plus loin l’expédition drolatique qui mènera le lecteur jusqu’à la rencontre des Farugios, le décor carnavalesque est posé.

Mais derrière le rire parodique du roman d’aventure détourné, Palabres cache une fable politique sur la démocratie et l’absurdité des décisions –  une roue cause un accident : « il faut interdire la roue » –, mais surtout sur le pouvoir et sa relation avec le langage. Le sang coule dans Palabres et marque le lecteur malgré le décalage narratif. Rire et malaise fusionnent dans un même rouge et noir que les dessins et les gravures de Donatien Mary rendent magistralement, entre Tardi et Ubu. Bref, il y a bien assez de raisons de louer la bonne idée de sortir Urbano Moacir Espedite de son quasi anonymat.

Palabres d’Urbano Moacir Espedite
Traduit du portugnol par Bérengère Cournut et Nicolas Tainturier
Illustration de Donatien Mary
Éditions Attila
242 pages
Crédit photographique : Damia Lion, éditions Attila

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