Les Enfarcés, les 13, 20 et 27 mai 2011, les arènes de Montmartre

François Tardy est un bourlingueur du théâtre. Tour à tour comédien, metteur en scène, directeur de compagnie, directeur d’une scène subventionnée, professeur d’art dramatique ou animateur d’atelier d’écriture théâtrale, ce passionné du jeu et des mots n’arrête pas d’explorer toutes les facettes de son art. Dans un bar de la butte Montmartre, il nous reçoit comme chez lui pour évoquer Les Enfarcés, des farces médiévales qu’il met en scène dans les arènes voisines. Le regard vif, Tardy s’enthousiasme sur ses projets en cours et parle de son métier comme le ferait un amoureux de longue date : avec conviction, malice et tendresse.

Les farces médiévales ne sont presque plus jouées, qu’est-ce qui vous a donné envie d’en mettre en scène ?
François Tardy : Au départ, j’avais des préjugés, je me disais que la farce était un genre gaulois, en-dessous de la ceinture comme on dit. Je cherchais un spectacle qui soit une comédie et qui puisse se jouer dans la rue. Je me suis dit que les farces pourraient s’y prêter, j’ai commencé à en lire, et au fur et à mesure, j’y ai trouvé un grand plaisir. Sur un plan dramaturgique, l’écriture est bonne, très théâtrale. Comme beaucoup de farces n’étaient pas montées, je me suis dit que c’était justement le moment de le faire.

Dans le spectacle, vous avez mélangé des farces avec des chansons contemporaines. Comment vous est venue cette idée ?
F. T. : C’est une façon de décaler le texte du Moyen Âge, que nous jouons dans des traductions modernes, pas dans leur texte original. Je voulais les décaler car j’ai vu très vite leur caractère universel dans les rapports de tensions et de conflits entre les êtres : un homme et une femme dans un couple, ceux qui se font avoir, les trompés et les trompeurs… Rien n’a changé en fait ! Inclure des chansons que les gens connaissent, c’est leur proposer un lien direct avec notre époque. Mais je tenais à jouer avec des costumes du Moyen Âge : sans cela, mettre des chansons françaises avec ces textes, j’aurais eu l’impression de leur faire perdre leur nature de farces. Le traitement devait rester médiéval, dans les costumes et la mise en scène – très commedia dell’arte, très engagé corporellement.

Les textes ont été traduits : les avez-vous adaptés vous-même ou avez-vous utilisé des traductions déjà existantes ?
F. T. : Je me suis basé sur des traductions existantes. J’ai cherché différentes versions et ai réalisé combien la traduction était importante pour ces farces. Surtout à cause des injures et des jurons, comme « le moine bourru », qui ne signifie plus rien aujourd’hui : il faut les retranscrire complètement pour redonner du sens au texte. Ce qui est intéressant, c’est que l’on peut retrouver du sens aujourd’hui en reprenant une insulte de l’époque, par exemple « être un bouffon ». C’est quelque chose que l’on entend dans nos cités et qui est issu du Moyen Âge. Le bouffon n’était pas le bouffon du roi, c’était celui qui se faisait avoir. Comme « le badin », c’est en fait le naïf : ce n’est pas l’amoureux qui badine, c’est le naïf qui se fait avoir par les sentiments.

Il y a comme ça des déplacements du vocabulaire qui font que les traductions orientent énormément le texte, soit en étant trop proches de l’époque, soit en étant plus modernes et en utilisant des injures qui sont de vrais gros mots pour nous… mais qui nous replacent dans l’esprit de l’époque. Le vocabulaire était très injurieux, très gras. C’est un problème que l’on retrouve aussi chez Tchekhov, où certains traducteurs enlèvent les injures, ou encore chez Shakespeare, où l’on trouve des blagues antisémites qui sont parfois édulcorées.

Les Enfarcés est un projet qui est né d’un stage : comment s’est fait la transition vers un spectacle ?
F. T. : Cela fait plusieurs années que j’organise chaque été des stages en résidence dans la Creuse, au coeur d’un petit village médiéval – c’est aussi ça qui m’a donné l’idée des farces. Je suis parti là-bas avec des comédiens en fin de cursus de formation, en ayant pour objectif de faire un travail sur place. Nous avons travaillé comme une vraie compagnie – le collectif est pour moi essentiel – et il s’est créé une dynamique de groupe. Le travail réunit ou écarte les gens dans le théâtre. Là, je les ai fait travailler très dur et ça nous a réunis. Et puis j’ai laissé la balle à la troupe, pour voir s’ils allaient s’en servir et ils ont su la saisir : le groupe avance et se professionnalise.

En vous écoutant parler, on pense forcément au théâtre populaire, c’est une notion qui vous parle ?
F. T. : C’est très important. Pour moi le théâtre tourne autour de cette devise de Vitez : « Le théâtre élitaire pour tous ». Cette phrase résume le théâtre que je défends. Je trouve que l’on est dans une époque où l’on différencie trop l’art, qui serait destiné aux érudits et le produit, qui n’est plus que du spectacle, pas du théâtre. Pour lequel on ne pense qu’aux spectateurs, à leur satisfaction : je n’ai rien contre, mais ce n’est pas du théâtre, c’est fait uniquement pour plaire. Et de l’autre côté il y a une sorte de satisfaction à exclure les gens. La séparation entre le théâtre privé et subventionné est de plus en plus grande ; la séparation entre les créateurs est de plus en plus grande : il y a un vrai schisme dans le théâtre actuel.

« Élitaire pour tous », pour moi cela veut dire qu’on ne part pas de ce que va penser le spectateur, mais par contre, dans la création, je me demande toujours comment rendre les choses accessibles, lisibles, à quelqu’un qui ne va jamais au théâtre. Je me demande « Comment être la courroie de transmission ? », pas « Est-ce que ça va plaire ? » Ce n’est pas tout à fait la même chose. Je pars de l’œuvre d’art, des comédiens, du texte et me questionne : « Comment y faciliter l’accès ? » Il suffit d’avoir des émotions et d’être curieux pour aimer le théâtre, il n’y a pas besoin d’être cultivé.

Je m’inscris en opposition à ceux qui disent : « Oui, mais ça plaît donc c’est bien. » Parce que moi aussi, ça me plaît de voir un match de rugby, moi aussi je peux hurler quand l’équipe de France gagne au foot, ce n’est pas pour autant qu’un match de foot est une œuvre d’art. Ce n’est pas parce qu’il y a satisfaction, qu’il y a plaisir et divertissement, que l’on est dans l’œuvre d’art.

Dans cette optique du théâtre populaire au sens le plus noble du terme, le mois dernier, vous avez mené un projet a priori improbable : conduire un atelier d’écriture théâtrale dans un village d’une centaine d’habitants…
F. T. : On m’avait dit que ce serait impossible ! J’ai procédé en me disant que si je demandais aux villageois de venir de but en blanc à un atelier, ils ne seraient pas intéressés. Donc comment aller vers eux sans faire de démagogie ? Eh bien, tout simplement en leur proposant un spectacle lui-même issu d’un atelier d’écriture que j’avais organisé à Paris. Nous avons joué ce spectacle devant les gens du village – un spectacle qui se déroule dans un bar, avec des codes universels. Un bar, cela fait partie de tous les villages de France ! Grâce à ces conventions-là, il y avait une accessibilité. Après je leur ai dit : « Puisque cela vous a plu, est-ce que vous voulez bien rester deux heures avec nous pour faire de l’écriture ? Vous pourrez repartir quand vous voulez. »

Des gens timides, curieux, sceptiques – c’était vraiment pour nous faire plaisir qu’ils sont d’abord restés – ont participé. Et de là, ils sont restés une quinzaine à nous rejoindre pendant quatre jours et écrire sur les personnages de ce bar. Nous avons terminé par une lecture de ce qui avait été produit devant une soixantaine de personnes, des amis à eux venus écouter leur travail.

La lecture était faite par les villageois ou les comédiens ?
F. T. : Par les comédiens qui m’ont aidé à animer l’atelier d’écriture et certains villageois. J’ai été surpris par le résultat, car au bout des quatre jours, j’ai senti l’écriture se délier, les complexes se retirer et les choses avancer. Il ne s’agissait pas d’écrire pour raconter sa vie, alors je leur ai fixé des contraintes pour les stimuler, enjoliver les choses. Par exemple, je leur ai fait écrire un monologue sur la description du bar, en leur demandant d’y mettre le plus de couleurs possibles et à partir de ce qu’ils avaient écrit, ils devaient mettre des synonymes en fonction des couleurs utilisées : un synonyme commençant par « e » pour le bleu, par une consonne pour le rouge, etc. Cela a donné une écriture très léchée, aboutie. Eux-mêmes ont été surpris par leurs capacités.

Vous pensez renouveler ce type de projet ?
F. T. : On me l’a demandé. Ce que j’aimerais, c’est emmener ce spectacle de bar/cabaret dans des municipalités de la banlieue parisienne pour le présenter dans des cafés et faire ensuite un atelier avec les gens présents. Ça, ça me plairait énormément, surtout avec des jeunes de cité. Mais je ne les ferais pas écrire sur leur cité : déjà parce que je ne me sens pas compétent, et puis parce que ce n’est pas pour aller vers les gens, mais bien pour amener les gens vers le théâtre. Car je crois que c’est le théâtre qui est le plus accueillant pour nous tous.

Les Enfarcés, farces du Moyen Âge, mise en scène de François Tardy, les arènes de Montmartre.
Avec : Joanna Benoist, Diego De Larrocha, Samuel Delasalle, Saïd Ebenhma, Manuel Fernandez, Maya Le Strat, Olivier Navez, Hope Newhouse, Romain Paillette, Jonathan Pinto-Rocha, Cédric Poirot, Mandine Prieur et Gwendoline Soublin.
Crédits photographiques : Jean-Pierre Montané, Delphine Kilhoffer.

Une réflexion sur “Entretien avec François Tardy, metteur en scène : « Il suffit d’avoir des émotions et d’être curieux pour aimer le théâtre »

  1. Bonjour
    J’ai eu le plaisir de vous rencontrer et de jouer dans les Larmes Amères de Petra Von Kant (avec Anne Laure Wagret) dans le rôle de Gaby en 2008
    Depuis j’ai « grandi » : après des études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle Paris III et un diplôme de conservatoire d’art dramatique d’arrondissement je suis en master class et souhaiterait vous rencontrer.
    Bien à vous
    Mathilde

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