Parution le 07 avril 2011

John Le Carré, le maître de l’espionnage et de la machination politique, revient aujourd’hui à l’âge de 80 ans, toujours frais. Dans tout bon roman d’espionnage, le jeu de cache-cache fonctionne pleinement : ce qu’on nous cache – ce que le lecteur ne lit pas – fait l’efficacité de l’intrigue. Un traître à notre goût, roman paranoïaque sur fond de corruption des banques, est sur ce point une parfaite réussite. Tour à tour, personnage, romancier et récit seront les traîtres, ceux qui jouent double jeu, qui ne dévoilent pas toutes leurs cartes. C’est dans ce qu’il nous cache que Le Carré excelle. Jusqu’au dévoilement inquiétant.

Perry, jeune et radical enseignant d’Oxford, et Gail, avocate londonienne prometteuse, s’offrent des vacances de rêve dans une île caribéenne. Ils font la connaissance de Dima, milliardaire russe fantasque et mystérieux à l’attitude aussi familière qu’inquiétante. À première vue, Dima cherche un partenaire de tennis. Mais à première vue seulement, car ce que cherche Dima entraînera le couple dans une intrigue mêlant le monde corrompu des finances, la mafia et les pratiques ambigües des services secrets de sa Majesté. En passant par la finale Federer/Söderling de Roland Garros.

De retour d’Antigua, Perry et Gail sont interrogés par un couple d’agents secrets : le récit de leurs vacances (la rencontre avec Dima, le match de tennis, la requête du Russe…) est une partie qui se joue en double : échanges de fond de court avec seulement quelques petites accélérations, deux ou trois passing. Rien de trop violent, rien de palpitant. Le roman se met en place, doucement. Puis les tensions apparaissent peu à peu entre les joueurs. Gail, surtout, montre de la nervosité, son jeu se fait parfois hésitant, maladroit, et Perry, patient, comble les manques alors que les deux agents renvoient les balles, les acculent sur leur ligne.

Jouer dans la cour des grands

Puis le jeu s’emballe. Le roman aussi, porté par une question fondamentale : pourquoi un jeune professeur d’Oxford à l’orée de la crise de la trentaine se laisse-t-il séduire par ce milliardaire douteux élevé dans un bagne de la Kolyma, un homme vulgaire dans ses épanchements affectueux et dont les tatouages évoquent la mafia russe ? Au-delà de l’intrigue, la réponse se trouve sous les ruines nées de la confrontation entre deux monde : celui d’avant la chute du mur de Berlin et celui qui lui a survécu, notre monde, possédé par un capitalisme financier aussi gangréné que tentaculaire. Les espoirs et les idéaux d’antan ont laissé place à de troubles fascinations et le lecteur assiste à ce match entre Dima et Perry, entre le rustre et louche nouveau riche et la vieille Europe refusant de considérer sa métamorphose.

À travers ce texte à l’architecture narrative sophistiquée composée de flash-back, John Le Carré ne se contente pas de chercher l’intérêt de son lecteur, le plaisir de lecture. Sous l’affaire qui secoue les protagonistes se dévoile la crise qui ébranle notre société depuis trois ans. Terminés les barbouzes, les permis de tuer et les mallettes mystérieuses. Aujourd’hui, les services secrets peuvent s’associer à la City et ses sombres manœuvres, car ce sont ceux qui manipulent argent et capitaux qui modifient l’ordre du monde. Constat glaçant que John Le Carré propose dans ce Traître à notre goût, avec humour, ironie et colère.

Un traître à notre goût de John Le Carré
Traduit de l’anglais par Isabelle Perrin
Éditions du Seuil
372 pages
Crédit photographique : Damia Lion, éditions du Seuil

Une réflexion sur “Un traître à notre goût de John Le Carré – Jeu, set et match

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