Le Trésor de la guerre d’Espagne de Serge Pey – La voix de ceux qui sont partis

Paru le 14 avril 2011.

EugèneImaginez des centaines, des milliers de personnes creusant sur une plage en quête d’un trésor de guerre que la légende a enfoui ici. Imaginez que vous êtes l’une de ces personnes. Votre pelle a des doigts et ces doigts se mettent à tourner des pages. Votre plage est un livre. Vous avez creusé seize trous, comme les seize nouvelles de Serge Pey qui composent Le Trésor de la guerre d’Espagne. À la différence des anciens durrutistes qui creuseront en vain, taupes inutiles sur la plage d’Argelès au printemps 19581, vous tomberez sur un trésor à coup sûr. Ce trésor, c’est cette façon qu’a Serge Pey de vous conter l’horreur avec une singulière beauté.

Le Trésor de la guerre d'Espagne de Serge Pey, chez ZulmaPour son premier roman chez Zulma (dont on célèbre le vingtième anniversaire cette année), le poète sexagénaire toulousain passé maître dans l’art des performances de sa poésie-action exhume des histoires vraies pour les partager comme un conteur. D’ailleurs, vous n’y pourrez rien, son ouvrage vous emmènera vers l’oralité. Serge Pey, maître de conférence à l’université de Toulouse-Le Mirail, a en effet cette faculté rare, exceptionnelle même, de vous pousser à lire ses écrits à haute voix.

Nous voici donc en présence de seize nouvelles que le titre de l’ouvrage relie de facto. De la guerre d’Espagne à la terreur des camps, en passant pas ces années « aux oreilles de mouchards qui pullulaient dans les villes », chacune de ces histoires a assez de puissance pour se lire indépendamment. On y croise la terreur, l’enfance volée, torturée, la mort qui s’évade des camps en se jetant à l’eau, dans des tonneaux.

« Echouer, c’est peut-être gagner. » Tout cela est décousu de fil blanc. Fils de réfugiés catalans, Serge Pey porte un regard original sur cet héritage républicain d’enfant d’exilés. Son langage détricote à loisir les codes pour vous entraîner dans un flamenco esthétique. On a la langue des chiens ; le langage secret du linge étendu de manière à renseigner les compañeros planqués en montagne ; les sous-titres lus à l’envers de l’autre côté de l’écran de cinéma sur une plage ;  la partie d’échecs jouée en morse par des prisonniers qui, à chaque bout de leur geôle, communiquent en tapant sur les tuyauteries. Autant d’exemples de cet art de l’expression que déroule Serge Pey. Mais jamais sa langue ne déborde comme une bave de cargolade. « J’ai appris à lire en mangeant les lettres dans la soupe », nous glisse-t-il à l’oreille dans cet ouvrage.

Une quête esthétique universelle

Cette toute puissance narrative s’accompagne d’idées lumineuses et poétiques, d’un souffle de liberté, à l’image d’une bibliothèque toute blanche parce qu’on a retourné la tranche écrite des livres contre les murs. « C’est un rite de la liberté : tous les enfants sont des voleurs de cerises », confie l’auteur, rendant sa fresque universelle.

Il y a chez Serge Pey ce goût pour l’esthétisme universel qui tutoie l’âme des platoniciens. L’adjectif « platonicien » est d’ailleurs lâché à deux reprises  (pp. 95 et 151) et on n’est pas loin de la théorie des âmes sœurs lorsque l’auteur nous conte cet après, quand « leurs âmes libres s’envoleraient l’une vers l’autre attirées par l’aimant d’un amour qui savait plus que l’amour. Ils fondraient une étoile avec leur âme réunifiée dans une forge de l’infini. »

VoBancici Le Trésor de la guerre d’Espagne qui nous parle avec son langage mi-ombre, mi-lumière, qui vous étonne avec ce scarabée vivant en guise de bijou broché ; qui vous perce le cœur avec la fulgurance de ce passereau : « Un oiseau passa en criant et aveugla la lune. »

Que reste-t-il au final des destins de tous les personnages de cette fresque humaine ? Quelle empreinte nous laisse l’oncle Gibraltar qui baptise chacun de ses arbres fruitiers du nom de l’un de ses compagnons de réseaux assassinés entre 1949 et 1960 ?  Que reste-t-il, hein, de Santamaria, le docteur des étoiles ou de Cega, la vieille femme aveugle qui trotte comme l’aiguille du temps ? Que subsiste-t-il des érudits Floridor Puig et Chucho Hilero et de leur partie d’échecs dont les pièces ont été transformées en petits verres d’alcool qui font appel à leur mémoire olfactive ? Il reste la mémoire, justement. La mémoire fragile comme un équilibriste sur un banc. La mémoire transmise avec une telle poésie que l’on entend l’écho de ces morts raisonner de l’autre côté de la montagne. Le Trésor de la guerre d’Espagne est cette coquille d’escargot du tout début du livre : « Garde-là, petit, a répondu l’homme, on dit que les coquilles portent bonheur car elles possèdent la voix de ceux qui sont partis. »

Dois-je le confesser, j’y ai posé délicatement mon oreille. Comme la Cega, cette vieille aveugle, cette coquille « avait dans la bouche un œil qui regardait tout ce qui parlait ». J’y ai entendu pour ma part la voix de mon grand-père, républicain espagnol, aujourd’hui disparu.

Le Trésor de la guerre d’Espagne
Paru chez Zulma, le 14 avril 2011.
176 pages.
ISBN : 978-2-84304-561-5.
Crédit photographique : Damia Lion et Zulma.

  1. L’auteur fait référence aux anciens de la fameuse colonne Durruti. Il les imagine quelques années plus tard, exilés à Toulouse, convergeant vers la plage d’Argelès en quête du « trésor de la République » détourné aux communistes. []