Jusqu’au 31 juillet 2011, théâtre des Béliers, festival d’Avignon

Au festival Off 2010, nous étions tombés sous le charme de Rumba sur la lune, un spectacle de marionnettes pour tous dès 2 ans, contant les mésaventures d’une adorable souris. Rumba, poussée par la curiosité et les gargouillis de son ventre affamé, se lance à la poursuite de la lune, cet astre rond comme un fromage. L’univers décalé et touchant de ces premières représentations était déjà enthousiasmant, mais cette année la compagnie Marizibill revient avec une version revisitée tout simplement à couper le souffle.

Spectacle ambitieux à l’esthétique raffinée, Rumba sur la lune se fraye un chemin en équilibre entre rêve et poésie. Dans le milieu du théâtre pour enfants où certains se laissent gagner par la facilité du divertissement cousu de fil blanc, Cyrille Louge, accompagné de la marionnettiste Francesca Testi, fait le pari de l’intelligence et de la beauté. La compagnie Marizibill s’adresse peut-être aux tout-petits, mais avec ce spectacle, elle entre dans la cour des grands. Cyrille Louge nous livre ses questionnements d’auteur-metteur en scène et ouvre une fenêtre sur le processus, complexe, de création.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de retravailler ainsi Rumba sur la lune ?
Cyrille Louge : Il s’agit vraiment d’un nouveau spectacle, presque une création. C’est venu d’une insatisfaction intime, de l’impression de ne pas être allé jusqu’au bout, pas du tout par coquetterie. Pour moi, c’était un spectacle partiel avec des pans entiers absents. Je m’en suis rendu compte dès le début du festival d’Avignon 2010 et il a fallu faire avec. Et puis se sont ajoutés à ma conviction les différents retours que nous avons eus, souvent très positifs, néanmoins à la fin, il y avait toujours le fameux « mais… ». Nous avons senti que quelque chose ne prenait pas complètement.

Ce fut un long processus, car nous avons fait une version intermédiaire qui a été jouée après Avignon, mais j’avais encore des questions non résolues. Par ailleurs, nous avions déjà dépensé beaucoup de temps, d’argent, pour créer Rumba, revenir dessus était-il pertinent ? J’ai alors pris sur moi d’assumer la re-création du spectacle, parce que justement, quitte à avoir déjà mis tout cet investissement dans le spectacle, autant aller jusqu’au bout. L’an passé, nous n’avions pas eu assez de temps pour mûrir le spectacle entre le moment où j’ai commencé l’écriture et le moment où il devait être prêt.

Êtes-vous satisfait du résultat ?
Cyrille Louge : Aujourd’hui, je me félicite à 200 % d’avoir fait le choix de le retravailler, car j’ai la satisfaction de voir un spectacle abouti. Mais peut-être que dans un an ou deux, avec le recul, je ne répondrai pas la même chose !

Ce fut aussi un passage important pour mon parcours de metteur en scène. J’ai compris le pourquoi de la forme non aboutie du spectacle, ce n’était pas uniquement une question de temps et de moyens : je n’avais pas mis les choses correctement à plat dans mon travail de mise en scène.  On peut extrapoler là-dessus, mais il est difficile d’être dans la double position d’auteur et metteur en scène d’un spectacle. Anouilh en parlait, lui qui montait ses propres pièces et mettait aussi en scène des pièces d’autres auteurs. Il évoquait très bien le bonheur et la liberté qu’il avait de travailler sur le texte d’un autre parce qu’il en avait une vision objective. J’ai certainement « souffert » de cette position-là.

Justement, quelles ont été vos lignes directrices pour reprendre Rumba ?
Cyrille Louge : Comme aujourd’hui, dans la première version il y avait le rêve de Rumba, la petite souris. Le spectacle était divisé en deux parties, mais les spectateurs ne comprenaient pas tous la même chose : pour certains Rumba rêvait dans la première partie, pour d’autres elle était réveillée, et d’autres encore ne se posaient même pas la question. C’est devenu très clair quand j’ai décidé de séparer dans l’espace ce qui était du domaine de la réalité de l’endroit où, sur scène, se situait le rêve.

L’autre déclic, ce fut la façon dont nous utilisons le tulle sur lequel sont projetées les animations pendant le spectacle. Nous faisions de la manipulation de marionnettes aussi bien devant que derrière le tulle, sans que le principe de mise en scène soit assez clair. Et c’est devenu limpide quand j’ai vu le tulle comme le miroir – en référence à Alice au pays des merveilles. On traverse le tulle comme on traverse le fameux miroir. Toutes ces clarifications permettent d’éviter que les spectateurs se questionnent, aient des doutes, et que ces questions polluent leur attention.

Cela nous a permis de mieux utiliser une forme vraiment originale et personnelle, présente dès le début, qui est la manipulation des marionnettes en théâtre noir, c’est-à-dire une manipulation invisible derrière le tulle. Le mélange entre la manipulation et les animations projetées se fait vraiment et nous pouvons maintenant l’utiliser pendant toute la durée du spectacle.

Vous vous référez beaucoup au théâtre pour adultes, notamment aux créations de James Thierrée ou Philippe Genty, alors que vous faites du théâtre pour enfants. Pensez-vous qu’il y a des différences entre ces deux familles théâtrales ?
Cyrille Louge : Il y a des différences, mais je ne suis pas sûr que la frontière soit là où on la place le plus souvent. On envisage souvent le théâtre pour enfants de façon réductrice, je trouve ça dommage. Que je travaille un spectacle pour adultes ou pour jeune public, je fais le spectacle que j’ai envie de voir en tant que spectateur. Est-ce que je trouve ça beau ? Est-ce que ça m’émeut ? Est-ce que ça me fait rire ?

Je crois qu’on a tendance à considérer que le théâtre pour jeune public est plus ciblé, car on s’adresse à telle tranche d’âge. Je pense qu’en fait c’est presque le contraire : la fourchette est d’autant plus large ! À aucun moment il n’y a que des enfants dans une salle, ils sont toujours accompagnés d’adultes. Et ce n’est pas parce qu’on est là en tant qu’ « accompagnant » que l’on n’est pas un vrai spectateur. Au contraire d’un spectacle pour adultes où l’on s’adresse à une tranche d’âge finalement réduite, là il faut aller jusqu’à l’âge des tout-petits. Pour Rumba, on dit « tout public à partir de 2 ans », mais on pourrait presque dire « pour tous, jusqu’à 2 ans ». Nous ne devons laisser personne sur le côté de la route. Cela permet un travail passionnant sur les niveaux de lecture.

Qu’attendez-vous de votre participation à ce festival d’Avignon ?
Cyrile Louge : C’est notre cinquième festival et pour la première fois je vais défendre un spectacle que j’assume totalement, dont je suis fier de bout en bout. Mes attentes sont d’abord par rapport à la compagnie Marizibill qui a maintenant 5 ans, un parcours assez riche et une vraie structure au niveau diffusion et administration. J’espère que nous rencontrerons des professionnels, notamment dans le domaine de la marionnette contemporaine, pour donner une reconnaissance supplémentaire au travail de la compagnie. Le Off d’Avignon reste avant tout un marché, avec la moitié de la profession qui est présente. Et le public, c’est le souffle. On peut rencontrer plein de programmateurs, faire un festival très réussi de ce point de vue, mais si c’est pour le faire devant des salles vides, c’est terrible pour l’énergie, c’est très triste. Nous espérons une vraie rencontre avec le public.

Pendant le festival, même si vous allez être occupé à défendre votre travail, irez-vous voir les spectacles des autres ?
Cyrile Louge : Oui, toujours. Je retournerai très certainement voir Le Cirque des mirages1, j’y vais presque chaque année. À chaque festival, selon mes disponibilités, je suis allé voir entre vingt et quarante pièces. J’essaye toujours d’en profiter !

Rumba sur la lune de Cyrille Louge, théâtre des Béliers, Avignon.
Avec : Francesca Testi et Cyrille Louge.
Crédits photographiques : N. Baruch.

  1. Programmé du 8 au 31 juillet au théâtre du Chien qui fume. []

3 réflexions sur “Entretien avec Cyrille Louge, créateur de Rumba sur la lune

  1. Bel enthousiasme pour notre visite avignonnaise annuelle – merci ! Déjà pas mal de spectacles vus, les premières chroniques vont être mises en ligne dans les jours qui viennent…

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