Paru le 4 mai 2011

eugene2Entre ses romans, Laurent Gaudé saupoudre désormais d’histoires courtes les rêves de ses lecteurs. À la croisée de ses terrains de jeux préférés entre la France, l’Afrique et l’Italie, on croirait ces récits offerts comme autant de miettes à des oiseaux dont l’appétit n’est pas si petit qu’on le prétend. Ils attendent toujours avec gourmandise le prochain grand roman, tels des rejetons affamés lorgnant sur un quignon de pain bien frais. Comme il l’avait fait avec son précédent recueil de nouvelles (La nuit Mozambique, 2007), l’auteur s’adonne à l’art de la brièveté. On ne se refait pas : ces quatre récits trempent leurs racines dans des faits historiques que le romancier transcende en des fictions aux confins du mythe et de la réalité.

Porte des enfersVoilà sans doute l’écueil pour les aficionados qui suivent Laurent Gaudé au moins depuis La Mort du roi Tsongor (prix Goncourt des lycéens en 2002) : cette compilation de textes écrits entre 2006 et 2011, de Paris à Peschici (Italie), n’offre guère de surprises. Mais Laurent Gaudé est comme ça : sa toute puissance narrative vous aspire et vous êtes fichus si vous vous aventurez derrière sa porte des enfers. Vous y passerez le corps entier. L’écrivain pousse un peu loin le lyrisme, mais lisez comme c’est beau : « Seul le vent parcourt encore les collines passant ses longs doigts dans les cheveux des prés. »

Alors, que nous conte cette fois ce roi de la narration dont chacun des six romans publiés chez Actes Sud a été salué comme il se doit ?1 Gaudé nous parle de la Terre et des hommes. « Des hommes qui s’ennuient sans peur et se méprisent s’ils n’ont devant eux des combats à mener », écrit-il dans le quatrième de ces récits en versant au final dans sa recette le liant nécessaire à l’ensemble des mets qu’il nous sert.

Là, tout au bord du monde…

Le lecteur prend place – une nouvelle fois, chez ce romancier – sur cette ligne ténue, tout au bord du monde.

Champs d'oliviersLes Oliviers du Négus, le texte d’ouverture qui a offert son titre au recueil, croise deux destins sur l’antique terre des Pouilles que connaît bien Laurent Gaudé. Deux trajectoires, deux périodes. Celle de Frédéric II qui régna au XIIIe siècle sur le Saint-Empire romain-germanique, osant défier la mort qui le mettra en déroute pour lui faire payer son audace ; celle de Zio Négus, qui dut payer un lourd tribut de sa campagne d’Éthiopie en rentrant sur sa terre aux oliviers, blessé, humilié et sans doute définitivement écarté de la conscience des hommes pour avoir croisé la mort de si près. L’auteur revisite le mythe qui se niche derrière cette Porte des enfers déjà poussée en 2008.

Dans Le Bâtard du bout du monde, c’est le destin d’un glaive intraitable de l’armée romaine qui nous est conté. Le bâtard de l’Aventin, élevé dans les bas-fonds de Rome entre les esclaves, les chiens faméliques et des femmes de joie pas chères, édentées et graisseuses, doit tout à la Légion romaine. Chargé d’aller jusqu’aux confins de l’empire pour occire Caïus le boueux à la tête de l’ultime fort, tout au bout du monde, face aux barbares, il reviendra à Rome à demi-mort. En s’aventurant pour la première fois hors de l’Empire, il a pris le risque de percer une brèche qui pourrait conduire Rome à sa perte.

OlivesLe troisième récit est fort, très fort. En revisitant le mythe du Golem, Laurent Gaudé nous renvoie notre propre image. Nos crimes à l’égard de la Terre ne finiront pas impunis. « Nous sommes devenus odieux au monde et tout va bientôt se rebeller. » Sur le front de la Grande Guerre, en Artois, la terre a mal. Elle se sent offensée. Abandonnée des paysans, labourée par la mitraille, éventrée par les obus de la guerre, avec trop de corps à avaler… la terre décide de se venger. Elle envoie aux hommes un monstre glaiseux. Les combattants et paysans auront beau la disloquer en sept morceaux enfermés dans des caisses en bois cloutées, qui peut jurer que cette bête ne se recomposera pas pour revenir terroriser les hommes ? Le message est limpide : « Le monde est impatient de nous effacer. »

Laurent Gaudé, les oliviers du NégusIl est aussi question d’une bête et de la terreur dans la quatrième partie, Tombeau pour Palerme. C’est la mafia. Laurent Gaudé revient sur la tragédie de Capaci, en 1992, et imagine les derniers jours du juge Paolo Borsellino qui se sait condamné à périr dans un attentat après celui de ses pairs, les juges Giovanni Falcone et Frencesca Morvillo qui ont explosé avec leurs gardes du corps, sur l’asphalte bourré de tolite. Cette réflexion sur la mort, le courage et la liberté confine à la folie, celle de continuer à rester en équilibre sur la balance de la justice des hommes quand on sait que des gens travaillent à nous tuer. « C’est étrange de penser cela », avoue le juge Borsellino qui s’offre une petite satisfaction : il aura eu le temps de se dire adieu. Point final à un recueil, ces pensées saisissantes nous feront patienter sagement en attendant un « Grand » roman de Laurent Gaudé, bon recycleur d’histoires décidément.

Les Oliviers du Négus de Laurent Gaudé
Recueil de nouvelles paru chez Actes Sud, le 4 mai 2011.
157 pages.
ISBN : 978-2-7427-9774-5
Crédit photographique : Damia Lion et Actes Sud.

  1. Le Soleil des Scorta un peu plus que les autres puisqu’il décrocha le prix Goncourt en 2004 []

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