Parution le 17 août 2011

eugene3Voici un roman qui marquera incontestablement cette rentrée littéraire. Carénage, fulgurance onirique de Sylvain Coher, vous aspire dans le souffle d’une envoûtante cavalerie mécanique, en équilibre sur la ligne bleue des Vosges.

Carenage de Sylvain Coher Moto UnL’histoire est simple, limpide. Anton, jeune employé administratif d’une fac, payé à remplir des tableaux de statistiques, ne vit que pour l’Élégante.  C’est le surnom de sa moto, une Triumph noire (teinte « Phantom Black ») qui croque toute sa vie. Un égoïste du genre lonesome cow-boy, en quelque sorte, cet Anton, obnubilé par sa monture. Ou, selon, un homme-machine lancé dans la vie comme une balle de révolver dont on ne sait que trop bien où finira sa trajectoire.

Ses parents, ses deux sœurs et Leen n’ont que peu de place face à cette omniprésente machine. Au grand désespoir de Leen, d’ailleurs, l’amoureuse reléguée au rang de passagère qui donnerait tout pour un moment de grâce dans son lit avec Anton. Qui sait si cette heure viendra et comment elle viendra – le propos n’est pas ici de déflorer l’impensable fin – mais le scandaleux accomplissement de ce conte des temps modernes tient en équilibre sur le fil ténu qui sépare le rêve poétique d’un cauchemar prophétique.

Carenage de Sylvain Coher Route deuxCe fil, c’est d’abord le ruban d’asphalte obsédant que déroule l’auteur dans cette course des mots. Le récit est précis, le verbe de Sylvain Coher est même coupant. « L’élégante ouvrira la route comme des ciseaux sur un drap », prévient-il. Pendant qu’Anton roule, Sylvain Coher déroule, lui, un style épuré, rutilant tel le chrome d’une calandre. Il change de narrateur comme on escalade l’échelle des vitesses. Et le pauvre lecteur soumis se sent irrémédiablement entraîné dans cette folle fuite en avant.

Dans cette course à la vie à la mort, le danger n’est jamais loin. Au diable les consignes de la Madone des motards en forme de « Souviens-toi. Sois prudent » ! Anton veut fusionner avec l’infini. Il manie la probabilité pour subsister et défie l’improbable pour vivre. Ce tatoué peu loquace prend un malin plaisir à reculer sans cesse les limites de son petit jeu du « cap’ ou pas cap’ ». Embarquer avec lui c’est se faire aspirer par « la vitesse comme un gouffre, une brèche temporelle entre le pont et l’eau. Une immédiate éternité ». Ce qui nous renvoie immédiatement à l’épigraphe de ce roman très réussi, une phrase de René Char : « On a jeté la vitesse dans quelque chose qui ne le supportait pas. »

Ils sont l’hirondelle…

Carenage de Sylvain Coher CouvertureIci, l’homme et la machine ne font qu’un. Ils sont l’hirondelle qui perce l’horizon brumeux des petites routes forestières humides ou qui avale les portions les plus roulantes à plus de 200 km/h. Dans cette fable hypnotique, le lecteur ira jusqu’à voir les lignes pointillées défiler comme des défragmentations stroboscopiques et, pris dans ce vertige de la vitesse, laissera son cerveau lui restituer à contretemps les éléments du décor déjà évanouis derrière lui. Sylvain Coher pilote avec finesse sa puissante machine à produire de l’imagination.

Le couple que forment Anton et l’Élégante est à lui seul un personnage. Autour de ce duo central, chacun trouvera, à ses dépens, sa raison d’être en ajoutant une dimension supplémentaire au motard et à sa Triumph. C’est le cruel destin d’Arman, l’ami d’enfance des courses de vélo, devenu l’ennemi des runs, chevauchant La Puissante, une Dugati 848 Rosso Corso, rouge comme l’enfer. Cette dualité entre le rouge et le noir ira jusqu’aux confins de la mort. Comme la marée rapportant inlassablement les restes des naufrages, cette fable finira par voir son lot hallucinant de fantômes s’échouer sur le bord de la route. Et Leen, dans la peau touchante d’une Vosgienne si proche d’une Ouessantine attendant dans l’angoisse le retour de son marin au bord de la falaise, saura nous rappeler que l’hirondelle fait son nid avec la boue.

Carenage de Sylvain Coher route UnNon, décidemment, après avoir lu Carénage, on ne voit plus jamais la moto comme avant. Sylvain Coher, quadra qui vit entre Paris et Nantes, ancien pensionnaire de la Villa Médicis (2005-2006), signe avec ce sixième roman (son premier publié chez Actes Sud) un récit envoûtant. Sitôt refermé le livre, on se surprend à guetter, les nuits suivantes, le chant mécanique des motos qui croisent de trop près nos maisons et nos rêves. Ce roman trimbale sur son porte-bagage toute une mythologie, avec un bout de Marlon Brando dans L’Équipée sauvage ou une pincée d’âme de road-movie bifurquant sur les lacets du Snake de Mulholland Drive. Une musicalité aussi, quelque part entre la puissance du rock’n’roll et la voix de Piaf pleurant L’Homme à la moto. Avec Leen, dans le rôle de Marilou-Lou la pauvre fille…

Carénage de Sylvain Coher, roman à paraître chez Actes Sud, le 17 août 2011.
150 pages.
ISBN : 978-2-7427-9953-4
Crédits photographiques : Damia Lion et Actes Sud.

2 réflexions sur “Carénage de Sylvain Coher, entre le pont et l’eau

  1. Je suis libraire à Paris 14 et je reçois Sylvain Coher le 15 octobre à 16H30.Notre adresse 20 rue d’Odessa – 75014 Paris
    J’ai beaucoup apprécié le caractère allégorique et onirique de ce roman que je trouve magnifique. Je ne suis pas conductrice de moto mais la manière dont ce récit est mené m’a énormément touchée. La puissance visuelle et sensuelle est très forte et ce roman va bien au delà d’un carnet de bord de route. N’hésitez pas à reprendre contact avec nous et à faire connaître la venue de Sylvain Coher le 15 octobre auprès de vos amis. Nous nous rencontrerons peut-être à l’occasion de cette signature.

  2. J’ai aimé le style qui est intense tout le long de l’ouvrage.
    On pourrait en faire un bon film.

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