Parution le 1er septembre 2011

Auréolé du prix Médicis étranger 2010 pour Sukkwan Island, l’auteur né en Alaska récidive. Le revoici avec un face à face psychologique et tourmenté sur une île où le huis clos vire une fois de plus au cauchemar. Un roman construit pièce par pièce… rondin après rondin.

Besoin de la fraîcheur d’une carte postale idyllique de l’Alaska, envie de glaciers, de grands espaces, de verts paradis et de canoë ? Tentés de plonger dans les décors grandioses du Grizzly Man d’Herzog ? Alors passez votre chemin illico. Ce livre n’est pas fait pour vous. David Vann se reprend à escalader la face noire de l’Alaska et Désolations casse le mythe. Ici c’est plutôt « ploucland », écrit-il, et l’écrin est quelque peu écorné avec ses objets rouillés qui dorment dans les jardins, ses vieux pick-up ou cette bicoque sans toilettes ni eau courante où loge le fils de la famille, Mark. Le temps détestable et le bois visqueux n’arrangent rien à l’affaire.

Le décor planté dès les premières pages était pourtant plein de ces promesses qui ont construit le plaidoyer de la collection Nature Writting pour les vastes horizons sauvages de la littérature américaine. L’édition à l’empreinte de loup avait publié en France Sukkwan Island, le premier roman à succès de David Vann, désormais traduit en quinze langues dans cinquante pays. Elle aurait peut-être pu s’épargner cette fois de substituer au titre original – Caribou Island – ce Désolations qui s’avèrera au bout du compte être un redoutable euphémisme.

Tout était donc parti pour nous faire rêver. Nous sommes sur la péninsule du Kenai, au sud de l’Alaska, au bord du lac Skilak surplombé par les forêts et les glaciers, dans l’automne qui frissonne. C’est ici que se sont établis, voici trente ans, Irène et Gary ; ici que sont nés leurs enfants, Rhoda et Mark. L’impatient Gary rêvait d’une vie de pionnier et a lâché en même temps sa thèse et la Californie pour les grands espaces. À 55 ans, pétri de regrets, il se dit qu’il est temps d’assouvir un rêve d’une trentaine d’années : bâtir sa cabane sur l’une des îles du lac Skilak. Ce sera Caribou. Seulement, il aura besoin du concours d’Irène pour monter ses « brindilles » sur son javeau de cailloux prêt à être colonisé. Gary rêve de finir seul au monde ses jours sur ces 3.000 m2 de rivage, face à la montagne, à l’extrémité du lac où les eaux du glacier s’écoulent dans la rivière Kenai. Son graal, à l’ancien doctorant médiéviste de Berkeley, ce serait un retour à une vie primitive, à la sauce scandinave. Mais le rêve va tourner au cauchemar.

La déconstruction d’un couple pièce par pièce

Dans son face à face avec les éléments, dans son tête à tête avec son épouse, le drame psychologique qui va se nouer n’est évidemment pas sans faire penser à Jim et son fils, les personnages du premier roman de David Vann, isolés sur leur île de l’Alaska. Entre les remords, la culpabilité, l’usure des années, Irène et Gary iront jusqu’au bout de l’enfer. L’égoïsme et l’empressement aveugle de Gary, la dépression qui entraîne l’ancienne institutrice de maternelle Irène jusqu’aux douleurs physiques de ses migraines et au-delà de la frontière de la folie vireront au défi malsain.

Et c’est précisément là où le tour de force de David Vann est réussi, dans la symbolique : pendant que se monte, rondin après rondin, cette cabane maudite, le couple déconstruit totalement sa relation, pièce par pièce. L’auteur avance ses pions avec l’art d’un esthète du roman noir. Au point que le lecteur sera parfois à deux doigts de se résigner devant cette lenteur méthodique. Mais le style de David Vann a aussi sa recette. Il réussit a ranimer l’intérêt du lecteur par une technique efficace : on ne compte plus le nombre de fois, sur les trente-huit chapitres, où l’ultime phrase fait mouche pour vous faire rebondir vers les pages suivantes.

Au cœur d’une pluie incessante et des premiers givres qui ne demandent qu’à étreindre le lac, cette graduation oppressante doit surtout beaucoup à la psychologie des personnages, habilement menée. Irène qui ne se remettra jamais d’avoir découvert, à 10 ans, sa mère pendue à des chevrons, est la clé de voûte de cet éternel recommencement où la femme n’est pas épargnée. Sa fille, Rhoda, qui s’inquiète d’ailleurs beaucoup pour elle, est trompée par son dentiste de fiancé, un quadra en plein démon de midi qui lui promet malgré tout le mariage de ses rêves à Hawaï. C’est aussi l’une des finesses de cette intrigue : tout n’est pas si simple et définitif, pour Mark, l’éternel adolescent et Gary, son père, dont les obsédants objets ont tout de la fuite.

Désolations de David Vann, chez Gallmeister
Traduit de l’américain par Laura Derajinski
Collection Nature Writting
304 pages.
ISBN : 978-2-35178-046-6
Crédits photograpiques : éditions Gallmeister, Sébastien Acker.

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