« Du côté de… » : une fois par mois, Rhinocéros donne carte blanche à un professionnel du théâtre pour donner son opinion sur un sujet qui lui tient à cœur. Pour le lancement de cette rubrique, Suzanne Lebeau évoque l’enfance et la peur.

La québecoise Suzanne Lebeau est la dramaturge jeunesse francophone la plus jouée au monde. Ses textes ont été traduits en dix-neuf langues et elle a reçu de nombreuses distinctions. Dans ses pièces, elle aborde des sujets délicats, voire difficiles : la différence, les enfants soldats, le handicap… Des sujets qui parlent de et à nos peurs. Nous avons donc demandé à Suzanne Lebeau un texte sur la peur et l’enfant : elle nous a offert un écrit mêlant l’intime et l’universel. Un écrit fort, engagé, à la lisière du poétique.

Une soirée spéciale lui sera consacrée au Tarmac le 15 décembre 2011 à 19h30.

La peur, l’enfance et moi
Par Suzanne Lebeau

Les deux premiers mots que j’ai appris, me répète ma mère,
régulièrement,
c’est dangereux et jambières.
À 2 ans, je montais l’escalier,
me penchais au-dessus de la rampe et criais « dangereux » et du même souffle « jambières ».
Dangereux, parce que je connaissais bien le mot
qu’on me disait vingt fois par jour
et jambières pour aller dehors.
C’était à l’époque où j’aimais l’hiver, la neige et le froid.

Je n’avais pas peur.
Je n’ai jamais vraiment eu peur.
J’ai eu cette chance.
J’ai joué à avoir peur,
essayé d’avoir peur.
Pour savoir, comprendre, avoir de l’empathie.
À l’adolescence, je partais toute seule et m’enfermais dans la maison de campagne hors saison.
À 20 ans, je voyageais en stop normalement à Montréal et ailleurs.
Je l’ai même fait en Pologne où les gens étaient si surpris qu’ils s’arrêtaient.
Je faisais encore du stop à 50 ans dans les coins les plus reculés du Mexique
où le transport ne se rendait pas.
J’y ai fait des rencontres inoubliables
comme ce vieux monsieur
qui n’avait pas trouvé la traduction espagnole d’une œuvre de Victor Hugo qu’il adorait, je ne me rappelle plus laquelle.
J’ai vécu sans clef,
aimé les maisons ouvertes aux quatre vents
et aux invités.
Je prends toujours les gens en stop
et je me sens moins coupable de l’essence dépensée.
Je fais les choses sans imaginer…
ce qui « pourrait » arriver.

Je dis bien « pourrait »… en assumant que, de toutes façons, il arrivera quelque chose…
Il arrive toujours quelque chose tant qu’il y aura de la vie.

Je repense à ma petite-fille de 5 ans.
Adèle,
qui, un jour, s’est enfermée dehors
et ne savait plus comment rentrer.
Elle a téléphoné à son père grâce à un inconnu qui passait par là
et qui avait un portable.
Bien plus tard
et d’un ton très sérieux,
elle m’a dit :
« Tu sais, grand-mère j’ai parlé à un inconnu… et il était très gentil. »
Elle découvrait avec surprise
que l’inconnu n’est jamais aussi dangereux et menaçant que l’on croit.

En fait…
L’inconnu est rarement dangereux.
Très rarement.
Au contraire, il y a tout à apprendre de l’inconnu.
Sur le monde, la vie et sur nous-mêmes.
Apprécier son mystère,
chercher les différences et les ressemblances,
s’imprégner de son odeur.
Explorer.
Chercher à comprendre.
Garder vivante la curiosité que nous recevons à la naissance.
Découvrir.
S’aventurer dans les zones sombres.
S’écarter des routes trop sages et trop sûres
qui donnent ce que nous avons déjà
ne disent ce que nous savons déjà.
Laisser s’épanouir l’instinct que nous recevons aussi à la naissance.
Cet instinct qui protège du danger.
De tous les dangers…
Dont le plus grave serait…

LA PEUR.
La PEUR, bien sûr
Et son inséparable double LA SÉCURITÉ.
Ces fardeaux.
Ces poids qui entraînent au fond.
Ces chaînes qui retiennent.
Ces freins qui empêchent d’avancer.
Ces étouffoirs qui isolent.
Ces blocages qui retiennent les mots libérateurs.
Ces ceintures qui oppressent.
Ces moteurs qui s’emballent au moindre bruit…
Au vent, au mouvement d’une feuille, d’une ombre.

PEUR ET SÉCURITÉ.
Deux mots qui font la loi et l’ordre.
Enfermement…
En prison, les indésirables.
De l’autre côté de la frontière, les sans papiers.
Dans les maisons chaudes, les bien-pensants.
Dans les asiles, les fous.
Dans la logique marchande, les puissants.
Des mots qui enferment
enchaînent,
emprisonnent.

Un jour je mourrai, bien sûr… mais en attendant, j’aurai vécu libre.
Libre.
Vivre libre
est le plus beau cadeau que j’ai reçu de mes parents et de la vie.

Crédits photographiques : François-Xavier Gaudreault et Damia Lion.

3 réflexions sur “Du côté de Suzanne Lebeau – La peur, l’enfance et moi

  1. Tellement beau, j’en ai eu les larmes aux yeux. Je l’emmènerai à la Cafetière de Montbelliard où notre sujet sera justement « la peur et les autres ».
    Merci pour ce fantastique texte… Je fait tourner bientôt !

  2. @Lavignotte : Ce texte nous a aussi beaucoup touché à la rédaction de Rhinocéros. Merci pour ce témoignage et, vu sa richesse, ravie de savoir qu’il va servir à animer des discussions.

    @Hopie : Merci et rendez-vous à la mi-janvier pour la suite de « Du côté de… » !

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