Après le théâtre de La Ville en octobre dernier lorsque s’y jouait la pièce Sur le concept du visage du fils de Dieu de Romeo Castellucci et le théâtre de La Garonne à Toulouse en novembre pour Gólgota Picnic, des chrétiens traditionalistes s’en prennent maintenant  au théâtre du Rond-Point et demandent l’arrêt des représentations de la pièce de Rodrigo García. Jusqu’à très récemment, ces réactions étaient le fait d’une poignée de fondamentalistes dont les actions, certes agaçantes, semblaient appartenir à un folklore désuet. Mais désormais les choses prennent une tournure plus préoccupante.

Le mouvement a pris une ampleur surprenante qui dépasse le cadre d’un groupuscule extrémiste. Le 8 décembre dernier, le diocèse de Paris appelait à une veillée de prières qui réunit plusieurs milliers de personnes à Notre-Dame pour protester contre Gólgota Picnic. Depuis, des manifestations quotidiennes dénoncent un spectacle « insultant le Christ » et crient au blasphème. Porté par cet élan de protestation, le sénateur centriste et conseiller de Paris Yves Pozzo di Borgo a proposé un amendement pour diminuer les subventions données par la ville au théâtre du Rond-Point, au prorata du nombre de représentations jouées de la pièce de Rodrigo García. Et cela au nom de la laïcité.

Pardon ?

Depuis quand la laïcité rime-t-elle avec interdiction de parler de la religion ? Limiter les subventions d’un théâtre car il présente une pièce jugée – par certains, car ce jugement est loin de faire l’unanimité1 – injurieuse envers le Christ… Ce sénateur n’a-t-il donc pas entendu parler de la séparation de l’État et de l’Église ? Et où va-t-on s’arrêter si l’on s’engage sur cette pente plus que dangereuse ? Qui déciderait de ce qui est « blasphématoire » ? Faut-il donc rappeler même à nos élus que le délit de blasphème n’existe pas dans notre pays ? La laïcité qu’ils affirment soi-disant défendre va de pair avec la liberté d’expression. À partir du moment où l’on n’incite pas à la haine, au meurtre ou autres comportements illégaux, tout artiste a le droit d’exprimer ses idées, d’évoquer sa vision du monde.

Il est très troublant de voir que certains répondent à un discours artistique par un discours politique. Un décalage qui a rarement fait bon ménage dans l’Histoire – les livres brûlés par les nazis ou la censure culturelle chinoise actuelle en témoignent. Les artistes ont toujours dialogué par œuvres interposées : n’est-ce pas plutôt à des créateurs chrétiens d’imaginer des pièces, livres, peintures ou autres qui présenteraient le Christ sous un angle différent et de participer ainsi à une richesse culturelle forte de sa diversité ?

Delphine Kilhoffer
Directrice de publication

  1. Fabienne Pascaud, directrice de la rédaction de Télérama et critique de théâtre a, par exemple, qualifié Gólgota Picnic de « profondément mystique ». []

4 réflexions sur “Edito – Mais que font les artistes chrétiens ?

  1. ah oui quand même ! Si l’information n’était donnée par Rhinocéros, j’aurais du mal à la croire… 

    « diminuer les subventions données par la ville au théâtre du Rond-Point, au prorata du nombre de représentations », alors celle-ci il fallait l’inventer ! Et au nom de la laïcité !?… voyons… Donc, le théâtre est en faute, il a failli à sa mission. Et il doit être sanctionné parce que… la pièce n’est pas assez laïque et même trop « mystique » ? non… Parce qu’elle parle de religion et ça, ce n’est pas laïc ! non plus, non… Bon, là, je ne vois pas, je donne ma langue au chat (du rabbin)

    Ça me rappelle les manifestants d’octobre sur la place du Châtelet, protestant contre un spectacle qu’ils n’avaient pas vu au mot d’ordre de : « pas de laïcité sans respect » (si, si, ils l’ont fait). Mais il est vrai qu’ils scandaient aussi, face au théâtre : « Castellucci, si t’es un homme, viens par ici ! », alors…

    Quand Jean-Michel Ribes, le directeur du Théâtre du Rond-Point, placarde dans son théâtre : « Nous ne vous empêchons pas de croire, vous ne nous empêcherez pas de penser », finalement, il s’est peut-être un peu avancé. Je lui propose de rajouter : « … mais vous nous empêcherez de l’exprimer ».

  2. Nous sommes d’accord : on nage en plein paradoxe dans les prises de position de ceux qui veulent empêcher ces pièces d’être jouées. Il est évident que cette agitation dépasse le cadre de ces créations, le Nouvel Observateur a d’ailleurs publié un papier intéressant sur les agendas politiques qui se cachent derrière ces manifestations :
    http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20111212.OBS6470/civitas-veut-peser-sur-la-vie-politique-francaise.html

  3. Bien vu – c’est important de garder le sens de l’humour !

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