Jusqu’au 17 décembre 2011, au théâtre du Rond-Point

« On ne vous empêche pas de croire. Vous ne nous empêcherez pas de penser. »1 Difficile d’évoquer  Gólgota Picnic sans parler de l’incroyable dispositif de sécurité qui quadrille le quartier du théâtre du Rond-Point depuis quelques jours. Après les manifestations des intégristes catholiques devant le théâtre de la Ville en octobre dernier contre la dernière création de Romeo Castellucci, c’est au tour de la pièce de Rodrigo García d’être épinglée comme un « morceau de choix pour les bobos de l’art-naque contemporain et pour les obsédés de la haine antichrétienne et amateurs de tous les avilissements de la dignité humaine »2 Le remue-ménage devant le théâtre est digne des meilleurs films catastrophe. Moult passages de barrières, un contrôle des billets, une vérification des noms, une fouille corporelle séparant hommes et femmes, tous à la queue leu leu, puis un dernier passage sous un portique de sécurité avec sacs ouverts : l’accès à la salle du Rond-Point est un véritable chemin de croix. Et si Gólgota Picnic n’est pas à la hauteur du scandale qui l’entoure, Rodrigo García a le mérite de bousculer les codes théâtraux pour proposer une pièce sans concessions artistiques, pour le meilleur… comme pour le pire. Et Dieu merci.

Un parterre de hamburgers recouvre la scène. Une bonne odeur de pain se répand dans la salle. Si Dieu était notre contemporain et s’il avait comme associé Ronald MacDonald, il est évident qu’il aurait multiplié des Big Mac plutôt que des baguettes traditions. C’est du moins ce que semble penser Rodrigo García qui, tout le long de sa création, ne cesse de mêler le sacré à la trivialité en réinterprétant les images pieuses avec une insolence toute adolescente. Babel se transforme en triple burger avec des asticots, la crucifixion en potager écolo et l’Ange déchu en parachutiste hilare. Parfois dispensables mais souvent drôles, les images de García se font l’écho d’une mise en scène conceptuelle, où toute narration disparaît en faveur d’un puzzle sans queue ni tête qui fascinera certains et laissera les autres sur le carreau de l’ennui.

Ce bric-à-brac punk et cultureux agace. À force de cultiver la référence systématique, à la fois bien-pensante (la Bible, Giotto, Haydn et on en passe) et populaire (Zara, Google maps et des meilleurs), Rodrigo García propose une pièce cérébrale plutôt nombriliste dans laquelle l’idée évacue trop souvent l’émotion. En même temps spectacle vidéo, concert classique et performance corporelle, Gólgota Picnic entraîne la saturation. Sans attaches ni à l’histoire ni au propos, l’exercice de style de García intrigue mais ne mord pas.

Corpus + spirutus = amen

Gólgota Picnic est à l’image du catholicisme : la séparation du corps d’un côté et de l’esprit de l’autre. Chaque personnage (sans nom, sans âge, sans situation, sans vie presque) interroge successivement son rapport à Dieu dans des monologues en forme de crise de foi. Si certains soliloques retiennent l’attention par leur absurdité et/ou leurs phrases provocatrices (« Jésus est le messie du sida ! »), les autres péchent par leur lourdeur mystique parfois difficilement compréhensible. Alors, en contrepoint de la parole, Rodrigo García livre ses comédiens à de folles expériences corporelles. Ils fument, ils boivent, ils se roulent par terre, ils se dénudent, ils dansent, chantent, exaltent, exultent, vomissent des burgers et se maculent de peinture sanguinolente. Le corps est à la fête, tous sphincters dehors, et se meut dans un étrange ballet qui tient autant de la poésie que de la répulsion. En gros plans, sur l’écran géant en fond de scène, l’humain est réduit à ses fonctions élémentaires.

En fin de spectacle, la réunion du corps et de l’esprit sonne comme un miracle. Ce miracle s’appelle art. Pendant quarante longues minutes de piano autour des Sept dernières paroles du Christ de Haydn, le spectacle s’achève en concert classique. Ultime provocation d’un Rodrigo García à la générosité en partie intéressée : se payer le luxe des doigts magiques de Marino Formenti pour notre plus grand plaisir et surtout pour le sien.  Après la peur de Jésus, c’est à la réconciliation  qu’on assiste via la musique. Dans la salle, il y a les fascinés et ceux qui toussent d’ennui. À l’image des intégristes qui le haïssent, Garcia est un extrémiste de l’art. Et que ça plaise ou non, on ne peut pas lui enlever son intégrité.

Gólgota Picnic de Rodrigo García, mise en scène de Rodrigo García, au théâtre du Rond-Point.
Avec : Gonzalo Cunill, Nuria Lloansi, Juan Loriente, Juan Navarro, Jean-Benoît Ugeux et au piano Marino Formenti.
Crédits photographiques : David Ruano.


  1. Phrases de Jean-Michel Ribes placardées à l’intérieur du Théâtre du Rond-Point. []
  2. Communiqué de Bernard Anthony, président de Chrétienté-solidarité, le 8 décembre 2011. []

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