Jusqu’au 4 février 2012, au Théâtre Ouvert
Au cours d’une guerre non identifiée, une professeure de sciences naturelles et ses cinq élèves tentent de résister aux pressions du monde extérieur (et intérieur). Le beau texte Cancrelat est signé Sam Holcroft, une jeune écossaise de 28 ans découverte lors d’un échange entre le Théâtre Ouvert et le Traverse Theater d’Edimbourg. À la fois drôles et cruels, les dialogues entre les personnages offrent une belle matière de jeu aux comédiens. Et si l’on pourra regretter une mise en scène parfois un peu sage et classique, Cancrelat est une pièce qui se laisse entendre et déguster. En ces temps d’expérimentation théâtrale, rares sont les oeuvres comme celles-ci qui nous racontent une véritable histoire.
Jean-Pierre Vincent fait partie de cette race d’artistes qui ont l’humilité de faire oublier leur mise en scène. Construite selon une dramaturgie très précise, Cancrelat est une pièce intelligente qui ne souffre pas des folies égocentriques de son metteur en scène. L’histoire est ici mise au premier plan. Au fil des jours et du cours de science, les élèves et leur professeure évoluent. La guerre est un sujet trash avec lequel on pourrait se permettre toutes les gratuités : Jean-Pierre Vincent n’en fait rien. Le conflit semble se jouer ailleurs, dans ces corps d’adolescents qui mûrissent et implosent. Cloisonnés dans leur salle de cours, la guerre n’est plus que la manifestation psychologique d’un monde qui les agresse, les opprime, les cantonne à des rôles prédéfinis – les filles enfanteront, les garçons se battront, un point c’est tout.
Dirigés avec une grande finesse, les six comédiens ont la politesse de transformer le drame en comédie. Intimement liés, rires et larmes font bon ménage. Car il y a quelque chose de clownesque dans la guerre et dans ces corps d’adolescents en mue. Leur insolence est magnifiée dans des séquences mémorables. À retenir : la prestation doucement folle de Daphné Biiga-Nwanak qui trouve dans un uniforme suspendu à une tringle le plus beaux des amants rêvés.
Et dans ces nids de fantasme, Jean-Pierre Vincent se permet une petite fantaisie : faire dire les didascalies par son assistante sur le côté de la scène pendant toute la première partie du spectacle. L’idée pourrait être banale, elle ne l’est pas. Bien qu’énoncées, la plupart des didascalies ne sont pas jouées par les comédiens. Au spectateur d’inventer alors sa propre fiction et ses propres frustrations. S’embrassent-ils vraiment ? Se massacrent-ils réellement ? Entre fiction et réalité, Cancrelat est un jeu darwinesque : le plus inventif l’emporte sans autre forme de procès.
Cancrelat de Sam Holcroft, mis en scène par Jean-Pierre Vincent, au Théâtre Ouvert.
Avec : Suzanne Aubert, Daphné Biiga-Nwanak, Kim Biscaino, Sébastien Chassagne, Chloé Chaudoye, Julien Frégé et Sophie Magnaud.
Crédits photographiques : Christophe Raynaud de Lage.
