Jusqu’au 21 janvier 2012 au théâtre Paris-Villette
Depuis début décembre, la prostitution est à nouveau au coeur des débats politiques. En proposant l’amendement d’une loi visant la pénalisation des clients des prostitué(e)s1, l’Assemblée nationale conforte la position abolutionniste de la France à l’égard de ses péripatéticien(ne)s. Dans ce contexte houleux, il est bon de (ré)entendre la voix de Grisélidis Réal, écrivain, prostituée et révolutionnaire du XXe siècle. En adaptant Carnet de bal d’une courtisane et en y mélangeant des lieder de Franz Schubert, la metteur en scène et comédienne Clotilde Ramondou esquisse les portraits succincts de deux cent vingt et un hommes. Si la pièce n’évite pas quelques lourdeurs conceptuelles, elle réussit le beau pari de transformer la liste redondante en poème lyrique et la prostitution crue en humanisme superbe2.
Le petit carnet de Grisélidis Réal est un aide-mémoire aussi bien qu’un document sociologique. L’écrivain y énumère brièvement, par ordre alphabétique, les prénoms de ses clients, leur physionomie et leurs préférences sexuelles. Elle précise parfois leur âge, quelquefois leur origine. Elle développe rarement. Le carnet de Réal ne dresse aucun portrait psychologique. Il est concret comme une queue en érection et un doigt dans le cul. Et ça, Clotilde Ramondou l’a bien compris : son adaptation est d’une liberté affolante. Sans jamais tenter d’illustrer, la pièce a des airs de poème ouvert.
Porté par la voix grave et chaude de Clotilde Ramondou, le laborieux exercice de récitation gagne en nuances ce qu’il aurait pu perdre en monotonie. Malgré les répétitions et les énumérations, chaque client trouve sa propre singularité. L’art du détail naît des infimes/énormes différences qui sont énoncées : l’un aime sucer, l’autre qu’on le suce. Cela suffit déjà à les distinguer. Pour renforcer les ruptures, la metteur en scène varie les ambiances. Tour à tour rituel, burlesque ou dramatique, Clients n’impose aucun ton : il en propose plusieurs. Ces humeurs permettent une distanciation appréciable qui font se lier intimement l’émotion et le rejet de tout pathos. La liberté du spectateur est telle qu’il est presque invité à ne plus s’intéresser à l’énumération de Grisélidis pour goûter aux silences ou aux interventions des hommes de choeur.
Un choeur qui bat
Car pour convoquer les clients, Clotilde Ramondou fait appel à un choeur de dix hommes de tous âges. Qu’ils interprètent du Schubert ou se meuvent dans l’espace, ils sont l’évocation imaginaire d’un type de client, d’un corps collectif, d’un sentiment… Le motif de leur présence sur scène est parfois flou. En tentant quelques expériences conceptuelles où les clients parlent seul, courent partout et dansent avec fureur, on est en droit de se demander si ce mouvement pour le mouvement est bien nécessaire. Mais il suffit de voir ce choeur d’hommes se regrouper autour de Clotilde Ramondou pour tout pardonner. Soudés par cette relation clients-prostituée si particulière, ils serrent l’étau d’un lien vivant, vital et chaud comme un coeur qui bat. Loin des a priori, ils sont humains avant tout. Et toute pénalisation est une atteinte à cette humanité.
Clients d’après Grisélidis Réal, mis en scène par Clotilde Ramondou, au théâtre Paris-Villette.
Avec : Clotilde Ramondou et le choeur d’hommes : Florent Baffi, Antoine David, Victor de Oliveira, Patrick Gufflet, Christophe Gutton, Emilien Hamel, Mehdi Idir, Lionel Mendousse, Pascal Omhovère et Michel Ouimet.
Crédits photographiques : Stéphanie Jayet.
- Le 6 décembre dernier, la socialiste Danielle Bousquet et son homologue UMP Guy Geoffroy ont préconisé deux mois d’emprisonnement et 3 750 euros d’amende pour tout client d’un(e) prostitué(e). [↩]
- Dans la préface de Carnet de bal d’une courtisane, Grisélidis Réal décrit son métier comme « un Art, une Science et un Humanisme… » [↩]
