« Du côté de… » : une fois par mois, Rhinocéros donne carte blanche à un professionnel du théâtre pour donner son opinion sur un sujet qui lui tient à cœur. Ce mois-ci, Emmanuelle Laborit évoque le rapport entre théâtre et langage.
Comédienne, metteur en scène et directrice de théâtre, Emmanuelle Laborit a plus d’une corde à son arc. Et cela sans compter un engagement sans faille pour la valorisation de la langue des signes française. Le théâtre qu’elle dirige, International Visual Theatre (l’IVT, pour les intimes), se définit comme « un laboratoire de recherches artistique, linguistiques et pédagogiques » et abrite la première compagnie professionnelle de comédiens sourds.
Du côté d’Emmanuelle Laborit – Théâtre et langage
Par Emmanuelle Laborit
J’ai connu la langue des signes en même temps que le théâtre à l’âge de 7 ans. Et ma langue des signes était un vrai brouillon, car je signais et parlais en même temps. Parler deux langues à la fois est un véritable paradoxe. En jouant sur scène au fil des années, ma langue, mes signes sont devenus clairs, précis. Les travailler m’a permis de leur donner un style, une mélodie silencieuse, ils sont ce que je suis comme une voix représente quelqu’un. Mes signes sont ma voix.
La langue des signes n’est pas un langage comme le mime. Il faut savoir que celui-ci est un langage à part entière, une forme de théâtre dont les expressions principales sont l’attitude et le geste. Il consiste à interpréter un récit évocateur, avec l’imaginaire du spectateur qui le reçoit. Tandis que la langue des signes, qui varie selon les régions, possède une grammaire, un vocabulaire, des expressions. C’est une langue produite par les mains faite pour les yeux.
Revoir un geste comme on retient une parole
Le français a sa langue parlée, puis transcrite. Ma langue n’est pas écrite, elle est signée puis jouée au théâtre pour être retenue par les yeux. Comme en français, quand un passage vous marque, vous vous en souvenez longtemps, vous revoyez le geste comme vous retiendriez une parole. Le corps, le visage et les mains jouent dans un espace en 3D ; chaque mouvement, chaque regard et chaque geste signifient quelque chose et les sentiments en sont d’autant plus forts qu’ils sont immédiatement perceptibles.
Il faut savoir que lorsqu’ils suivent un enseignement oralisé, la plupart des enfants sourds rencontrent des difficultés à l’école. La langue des signes française (LSF), par le biais du théâtre, joue un rôle essentiel dans leur apprentissage. Laissez-moi vous donner un exemple : lors de la création des Fables de La Fontaine à IVT, les enfants sourds ont trouvé ces dernières étonnantes, car ils ont pu comprendre avec leurs yeux ce qu’elles signifiaient alors qu’ils n’arrivaient pas à les « décrypter » avec les seules paroles du professeur. Grâce au théâtre en LSF ils peuvent apprendre à s’exprimer mais surtout découvrir leur langue et l’assimiler.
Une adaptation précise en langue des signes
Je suis d’abord comédienne, sourde ensuite. Mais jouer en signant comporte un travail de fond assez important. Il y a d’abord un long chemin pour parvenir à une adaptation précise du texte français en LSF. Les comédiens font une recherche visuelle des signes qu’ils vont employer, comme une tonalité qui sera vue et revue. L’apprentissage d’un texte va donc avoir lieu sous forme vidéo, en filmant les comédiens : l’entraînement est physique et demande un approfondissement de la recherche corporelle qui passe par une collaboration entre interprètes, adaptateurs et acteurs. Lors d’une adaptation en LSF de la chanson de Jacques Dutronc Paris s’éveille, les personnes entendantes ont déclaré avoir eu une autre vision de la chanson qui était limitée dans leur esprit, dans leur oreille. Je dirais même que signer une chanson revient à interpréter visuellement des paroles, ce qui élargit le sens de son message.
Le théâtre en langue des signes est un genre comme un autre finalement et accessible à tous puisqu’il est généralement bilingue. Grâce à la création d’un laboratoire de recherches artistiques, visuelles et corporelles, linguistiques et pédagogiques, IVT est la première compagnie professionnelle de comédiens sourds, pionnier de l’enseignement de la LSF. Depuis 1976, d’innombrables rencontres entre les cultures sourdes et entendantes ont permis à des artistes de tous horizons de venir confronter leur art à la langue des signes, pour créer ensemble de nouvelles formes artistiques et proposer au public une nouvelle approche du spectacle vivant.
« Il n’y a pas que la parole. Tout est langage au théâtre : les mots, les gestes, les objets. » – Eugène Ionesco
Crédits photograpphiques : Damia Lion et IVT.
