Le Bourgeois gentilhomme de Molière et Lully – L’imbécile heureux

Pour son énième adaptation au théâtre, Le Bourgeois gentilhomme mis en scène par Catherine Hiegel souffre d'un bienheureux paradoxe. Monté de façon classique

Jusqu’au 27 mai 2012, au Théâtre de la Porte-Saint-Martin

Pour son énième adaptation au théâtre, Le Bourgeois gentilhomme mis en scène par Catherine Hiegel souffre d’un bienheureux paradoxe. Monté de façon classique avec force ballets, chants lyriques et costumes d’époque, la pièce reste pourtant d’une étonnante actualité. Et si la première partie du spectacle est inégale, la deuxième ravive la flamme d’une œuvre populaire et enjouée. En Mamamouchi 1 enorgueilli, François Morel est à l’image de la pièce : d’abord décevant puis génial. Contemporain définitif de tous les Stéphane Guillon et les Guy Bedos, Molière est un auteur politique visionnaire qui a tout à nous apprendre des ivresses du pouvoir.

Ce Bourgeois gentilhomme a donc les défauts de ses qualités. D’un classicisme parfois franchement enthousiasmant comme d’un maniérisme souvent ennuyeux. Pour parler de la pièce, difficile de faire autrement que de l’évoquer en deux temps. Lors de la première partie,  le spectacle fonctionne à vide. La longue mise en situation, décuplée par les moments de ballet de Lully, crée un jeu desserré et mou. En demi-teinte, les comédiens semblent ne pas savoir à quel Mamamouchi se vouer. Tantôt grotesques tantôt effacés, ils n’affirment aucun genre précis. Seule rescapée de cette exposition, la délicieuse Marie-Armelle Deguy campe une Madame Jourdain hilarante dont l’ébahissement est poussé jusqu’à des sommets d’hystérie mémorables. En s’achevant sur l’annonce du plan concocté par Cléonte et son valet, la première partie laisse songeur.

Morel, le magnifique

C’est alors que la pièce prend un tournant inespéré. Tout s’emballe, s’enchaîne et se tend enfin. La deuxième partie sonne comme un miracle qu’on n’attendait plus. Jusque-là très en deçà du jeu poético-absurde qu’on lui connaît, François Morel renaît. Le benêt inoffensif se transforme en imbécile magnifique, Morel devient un Monsieur Jourdain de rêve, ivre de sa propre bêtise. Et parce que Catherine Hiegel prend enfin le taureau par les cornes, la pièce poussiéreuse se meut en une farce décapante. L’arrivée des Turcs est une grande partie de rigolade. La danse devient ballet tribal, les chants un concert d’onomatopées hilarant. Le plaisir pur du jeu, sans intellect ni fioriture, survient et sauve le spectacle d’une tiédeur malvenue. L’esprit de troupe est au rendez-vous, toute liesse dehors !

Respect, Mamamouchi !

En choisissant de ne pas moderniser son Bourgeois gentilhomme, Catherine Hiegel n’est finalement pas sans audace. Car sous couvert d’une intrigue comique venue d’une autre époque et d’autres mœurs, le propos de Molière n’est pas sans nous rappeler quelques réalités actuelles – libres d’interprétation. Dans la drôlissime séquence opposant Marie-Armelle Deguy à François Morel, la réplique de Monsieur Jourdain est sans appel :  « Oui, il me faut porter du respect maintenant, et l’on vient de me faire Mamamouchi. » Être un véritable homme de pouvoir respectable, serait-ce tout simplement en avoir l’attirail et les références culturelles ? Depuis qu’il cite à tout venant Ordet de Dreyer, le Mamamouchi Sarkozy semble voler en l’air tel Monsieur Jourdain. Au moins, la version de Morel, elle, a le mérite d’être drôle.

Le Bourgeois gentilhomme de Molière et Jean-Baptiste Lully, mis en scène par Catherine Hiegel, au Théâtre de la Porte-Saint-Martin.
Avec : François Morel, Marie-Armelle Deguy, Alain Pralon, Olivier Bioret, Anicet Castel, Stephen Collardelle, Joss Costalat, Eugénie Lefebvre, David Migeot, Emmanuel Noblet, Romain Panassie, Camille Pelicier, Gilian Petrovski, Géraldine Roguez, Frédéric Verschoore, Héloïse Wagner et l’ensemble baroque La Rêveuse, Florence Bolton, Olivier Briand, Benjamin Chenier, Bertrand Cuiller, Stéphane Dudermel, Claire Gratton, Jean-Luc Ho, Bérengère Maillard, Benjamin Perrot, Thibaut Roussel.
Crédits photographiques : Mirco Magliocca.

  1. Titre honorifique ironique accordé à Monsieur Jourdain lors des turqueries finales orchestrées par Cléonte et son valet. []