Jusqu’au 4 février, à l’Athénée théâtre Louis-Jouvet
Les Bonnes est un classique théâtral. Dans cette pièce datant de 1947, Jean Genet se fait l’écho d’un fait divers survenu en 19331 Alors domestiques dans une demeure bourgeoise, les sœurs Papin massacrent leurs patronnes à coups de marteaux et de couteaux. L’histoire fait la une des journaux et provoque des débats passionnés : les sœurs Papin sont-elles des monstres ou des victimes ? En s’appuyant sur l’avant-propos de la pièce, le metteur en scène Jacques Vincey est fidèle à Genet : Les Bonnes sera un conte ou ne sera pas. En évitant ainsi tout naturalisme, la pièce est un poème halluciné superbe. Sans dramatisme et en préférant une partition baroque digne d’un Copi, Les Bonnes fascine, émeut et laisse éclater son mystère.
Jouer Genet, c’est considérer la brutalité et le lyrisme concomitants de ses écrits. À cet égard, la poésie de ce grand auteur français est bien un matériau fait pour des comédiens : tout en chair et en esprit. Le metteur en scène Jacques Vincey accomplit avec ses Bonnes un travail de direction d’acteurs admirable. Finement ciselé, le texte est interprété avec nuances et musicalité. Passant du grave à l’aigu, la parole des comédiennes transcende leur corps et leur faciès. À la fois monstres et sylphides, l’inquiétude provoquée par ces étranges freaks entraîne la juste distanciation nécessaire à la catharsis des spectateurs.
Le genre du conte est parfaitement adapté aux Bonnes. Ni tout à fait avérés, ni tout à faits fantasmé, les personnages et leurs actes rappellent le conflit entre fiction et réalité propre à cette histoire2 et plus largement au théâtre. Pour appuyer cette distorsion, Jacques Vincey crée un plateau tournant au métallisme froid. Tel un manège infernal, il permet la valse des éléments. La féérie guette (avec ses paillettes argentées tombées du ciel) et le cauchemar rôde (avec ses maquillages dégoulinants). Sous le masque de diva de Madame se cache une belle-mère diabolique. Sous celui des domestiques romantiques, des Cendrillon givrées.
Croire en la fiction
Tel un narrateur loufoque, le personnage masculin qui apparaît en prologue de la pièce, lui, ne semble pas des plus utiles. Qu’il fume, joue du ukulélé ou tourne le manège, sa présence accessoire sur le plateau ne trouve pas de réelle justification. On pourrait l’envisager comme un contrepoint réaliste vital à la folie ambiante. Quoi qu’il en soit, il n’empêche pas le poème cruel de s’envoler. Émouvante et intense, la dernière scène cultive jusqu’au bout l’ambiguïté entre jeu et vérité. Comme l’a dit Jean Genet : « Un conte… Il faut à la fois y croire et refuser d’y croire. » Le recours à la fiction : ultime raison de vivre ? Peut-être.
Les Bonnes de Jean Genet, mis en scène par Jacques Vincey, à l’Athénée théâtre Louis-Jouvet.
Avec : Hélène Alexandridis, Marilù Marini et Myrto Procopiou.
Crédits photographiques : Anne Gayan.
