Jusqu’au 12 février 2012, Théâtre 13
Dans la Russie de Staline, le camarade Meyerhold1 met en scène Richard III. Avant de pouvoir montrer au peuple son travail, celui-ci doit d’abord être validé par moult commissions. Las, malgré l’enthousiasme du généralissime pour sa mise en scène, les commissions ne voient pas son adaptation d’un très bon œil : pourquoi des costumes modernes si ce n’est pour moquer le régime ? Ces silences qui ponctuent la pièce ne sont-ils pas suspects ? Et puis d’abord est-ce vraiment Shakespeare qui a écrit la pièce ?
Sous couvert de comédie, Richard III n’aura pas lieu est une pièce profondément engagée. Dans ce texte brillant, le dramaturge roumain Matéi Visniec dénonce le régime communiste dont l’idéologie totalitaire mène les individus à l’absurdité, tout en offrant une superbe ode au théâtre, lieu où se révèle la vérité. Tout tourne autour du pauvre Meyerhold, forcé à l’autocritique, devant gommer un à un tous ses choix artistiques pour finir par donner une représentation d’un classicisme sans saveur de Richard III. Et ce n’est pas son acteur principal, d’une rare pleutrerie face aux représentants du régime, qui va l’aider à garder un peu d’âme dans son travail.
Un Staline-Zébulon
David Sztulman propose ici une lecture riche et colorée, bien que parfois un peu confuse. Il n’hésite pas à aller vers la farce, comme avec cet excellent Staline qui n’est pas sans rappeler Zébulon dans Le Manège enchanté ! Si le foisonnement d’idées manque parfois un peu de lisibilité pour le spectateur, cela le place aussi dans une situation assez similaire à celle du protagoniste principal, Meyerhold, qui doit faire face à la folie pas vraiment douce du système.
La direction d’acteurs est inégale, allant de compositions fortes à des personnages dont on comprend parfois mal les intentions (la femme de Meyerhold, par exemple). De même, si certaines scènes fonctionnent très bien, comme l’apparition épatante de l’enfant ou le superbe passage entre Meyerhold et son geôlier, d’autres restent brouillonnes, telle la fête, qui casse le rythme de la pièce plutôt que de l’emporter.
Malgré ces quelques maladresses, ce Richard III n’aura pas lieu a assez de charme et d’allant pour nous emporter dans les méandres intelligents et drôles du texte de Matéi Visniec. Mélanger Richard III et Staline ne pouvait aboutir qu’à un sacré cocktail Molotov !
Richard III n’aura pas lieu de Matéi Visniec, mise en scène de David Sztulman, Théâtre 13.
Avec : Ludovic Adamcik, Audrey Beaulieu, Natacha Bordaz, Samuel Bousbib en alternance avec Raphaël Hadida, Liina Brunelle, Angélique Deheunynck, Pierrick Dupy, André-Xavier Fougerat, Nicolas Hanny, Yves Jégo, Eliott Lerner, Pierre Maurice, Laëtitia Méric, Tchavdar Penchev et Patrick Piard.
Crédits photographiques : Ania Szczepanska/Laurent Stinius.
- Inspiré du dramaturge et metteur en scène russe Vsevolod Meyerhold (1874-1940) qui refusa de suivre la ligne du Parti dans son travail. Accusé d’espionnage, il finit par être arrêté, torturé et exécuté. [↩]

Plus qu’un jeu inégal, j’y retrouve une belle ambigüité tchékhovienne, certes les rythmes se cassent, les battements de cœur s’accélèrent, il y a des éclats, puis la dépression, des rideaux de fer ou de velours qui se lèvent et qui tombent jusqu’à l’anéantissement final. Et là, tout ce qui reste à faire, c’est applaudir… J’ai retrouvé avec un exquis plaisir et beaucoup de nostalgie le théâtre de l’Est. Et toute une destinée. Merci !