Du côté de Cyrille Louge – Jeune public et regard d’adulte

Fondateur de la compagnie Marizibill, metteur en scène, marionnettiste et parfois auteur, Cyrille Louge crée des pièces qui s'adressent aux tout-petits comme aux plus grands. En-dehors de l'élégance

« Du côté de… » : une fois par mois, Rhinocéros donne carte blanche à un professionnel du théâtre pour s’exprimer sur un sujet qui lui tient à cœur. Ce mois-ci, Cyrille Louge évoque la façon dont sont abordés les spectacles dits « pour jeune public ».

Fondateur de la compagnie Marizibill, metteur en scène, marionnettiste et parfois auteur, Cyrille Louge crée des pièces qui s’adressent aux tout-petits comme aux plus grands. En-dehors de l’élégance formelle de ses spectacles (notamment le dernier en date, Rumba sur la lune), une de leurs marques de fabrique est qu’il n’est pas rare que les adultes en ressortent avec des yeux aussi brillants que ceux des enfants. Pour Rhinocéros, il partage sa réflexion sur un théâtre qu’il considère comme « tout public ».

Jeune public et regard d’adulte
Par Cyrille Louge

« Le spectateur idéal est sans doute celui qui est capable de regarder avec la curiosité de l’enfant la douloureuse angoisse de son monde d’adulte. »
Olivier Rocheteau1

« C’est jusqu’à quel âge ? »
« Oh tu sais, j’ai passé l’âge, ha ha ha ! »
« C’est embêtant, je n’ai pas d’enfant à amener… »
Lorsqu’on propose un spectacle estampillé « jeune public », les mêmes réflexions reviennent bien souvent… Or plus le temps passe, plus elles me paraissent saugrenues et plus elles m’interpellent.

La question du « jusqu’à quel âge ? » me paraît bien illustrer une problématique posée à l’envers : il n’est à mon sens en matière de spectacle, pas un âge « plafond », mais un âge « plancher ». Le spectacle jeune public peut – et devrait – être, grâce aux niveaux de lecture, un spectacle pour tous. D’une part pour permettre un véritable partage, et d’autre part parce qu’il est une occasion unique de toucher la sensibilité des adultes à des endroits inhabituels et souvent endormis, engourdis. Il s’adresse à tous, jusqu’aux plus jeunes.

Il a ceci de particulier qu’il doit absolument et en priorité s’adresser à un public d’enfants, voire de tout-petits, c’est-à-dire respecter et intégrer certaines contraintes particulières de temps, de rythme, de langage et de dramaturgie qui permettent à ces petits spectateurs d’accéder au spectacle. En aucun cas, ils ne doivent être oubliés sur le bord de la route. Et cela nécessite d’étudier en profondeur ce public et de le connaître. Voilà la contrainte, voilà la particularité. En dehors de cela, un spectacle jeune public est un spectacle à part entière. Il ne s’agit pas ici de lui contester sa spécificité, loin s’en faut, mais bien d’interroger le regard que l’adulte porte sur lui.

Un voyage à partager

Le partage entre l’adulte et l’enfant n’est véritable et profond que si l’expérience du spectacle est vécue par les deux, chacun à sa manière. Les niveaux de lecture permettent à tous de faire le même voyage, tout en ayant vu, vécu et retenu chacun quelque chose de particulier et de personnel. Yves Lavandier pense que pour un enfant, « voir un spectacle en compagnie de dizaine d’autres enfants, rire ou frémir aux mêmes moments » est une « expérience sociale irremplaçable »2. Cette expérience sociale-là est tout aussi riche et tout aussi irremplaçable pour un adulte. Et unique : partager cette aventure avec le seul public qui ne soit pas du tout snob et pouvoir, dans le noir intime de la salle, jeter un œil sur soi, accueillir ses émotions et ses sentiments – oser en avoir – au milieu d’un océan de spontanéité et d’entièreté, c’est salutaire. C’est un bain de jouvence. Les contes, les marionnettes, ne sont à l’origine pas destinés spécifiquement aux enfants. Ils ont donc bien quelque chose à dire à l’adulte d’aujourd’hui. Aussi l’une de mes grandes joies, à l’issue du spectacle, vient de la réaction des adultes, quand à leur propre étonnement, ils ont ri et ont été émus, touchés.

Joël Pommerat dit que « les enfants ont droit eux aussi au tragique parce que cette dimension de l’existence, ils la perçoivent, ils la ressentent, et ce n’est pas une bonne solution que de la nier vis-à-vis d’eux. Le spectacle, le théâtre – l’art en général – a cette vocation de venir mettre des mots, des émotions sur ces sujets dont il est très difficile de parler dans la vie de tous les jours. C’est bien pour ça qu’on va au théâtre, en tant qu’adulte, et peut-être aussi qu’on pourrait y emmener les enfants pour ça. »3 C’est bien en élaborant, comme lui et comme d’autres de plus en plus nombreux, des spectacles jeune public qui s’adressent aussi véritablement aux adultes qu’on peut aller plus loin dans l’adresse aux enfants et ne pas les priver de l’accès à d’autres dimensions.

Ce partage peut commencer très tôt… si le spectacle jeune public tient compte de l’adulte, et si l’adulte veut bien l’accepter. C’est la double équation indispensable.

Reconnaissons qu’il n’est pas courant non plus que le spectacle jeune public ait cette ambition, et que si les adultes – et même des gens du métier – sont souvent réticents à cette démarche, ce n’est pas sans raisons.  Pour Gervais Gaudreault, de la Compagnie Carrousel, « ce qui nous définit avant tout, ce n’est pas le théâtre pour enfants, c’est le théâtre ». C’est je crois une notion capitale pour ceux parmi nous qui choisissent de s’adresser aussi aux enfants.

Crédits photographiques : Damia Lion et N. Baruch.

  1. Olivier Rocheteau, Le Langage théâtral : l’instabilité du signe ou la représentation de la menace, in Dossier sur Rhinocéros d’Eugène Ionesco, Folio Plus Classiques, p. 200. []
  2. Yves Lavandier, La Dramaturgie, Le Clown et l’Enfant, 2011, p. 455. []
  3. Changement de décor, France Culture, 18 décembre 2011. []
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